NOX ÆTERNA – CHAPITRE 4
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NOX ÆTERNA – CHAPITRE 4

Chaque mois, et jusqu’à la sortie du livre, découvrez un nouveau chapitre de Nox Æterna (Nox Arcana #2) de Victoriane Vadi ! Retrouvez Valenn où vous l’aviez laissé après la fin de Nox Atra et n’hésitez pas à laisser à l’auteur vos impressions sur ces nouveaux chapitres.


Chapitre 4 ~ Fidelis tibi

† . † . †

« Les ans passèrent.

Les orages moururent.

Le monde s’en alla.

J’avais mal de sentir que ton cœur justement ne m’apercevait plus.

Je t’aimais.

En mon absence de visage et mon vide de bonheur.

Je t’aimais, changeant en tout, fidèle à toi. »

 

René Char, Fastes

† . † . †

Il y avait des chuchotements dans l’ombre. Cela durait depuis longtemps. Au-dessus de nous, à l’intérieur du palais, résonnaient des cris et l’édifice tremblait par moments. Une énergie faite de fureur pure, électrique, corrosive, envahissait la nuit des sous-sols comme une inondation qui aurait filtré jusqu’à nous depuis les étages supérieurs.

J’étais trop épuisé pour y réfléchir, pour comprendre. Quoi que ce fût, cela ne m’intéressait pas. Mais les autres prisonniers commentaient à voix basse ce qui se passait et par moments j’entendais leurs chuchotements et leurs questions.

Puis la porte qui menait aux cachots s’ouvrit en grinçant et un pas rapide et léger dévala les marches. Je me recroquevillai sur moi-même. J’aurais reconnu ce pas entre tous. Le bourreau venait me chercher. Sydonay m’avait fait appeler.

La lumière de sa torche nous fit tous nous tasser dans le fond de nos cellules, comme des créatures nocturnes blessées par la clarté. Mais les mouvements furtifs dans les geôles étaient cette fois accompagnés de regards curieux qui luisaient dans les ténèbres.

Lech passa un bras à travers les barreaux et me jeta une étoffe.

— Lève-toi et mets ça. Dépêche-toi, ordonna-t-il d’une voix plus dure encore que d’habitude.

Ses mains s’affairaient sur le verrou et en un instant il fut à mes côtés. Il n’attendit pas que je comprenne ce qu’il me voulait et que je réagisse. Il s’accroupit, ramassa ce qu’il m’avait jeté et fit passer le tissu sur ma tête. Je reconnus alors la texture. C’était le manteau de nuit que m’avait offert Thot. Il recouvrit bientôt tout mon corps, y compris mon visage. L’étoffe était simplement plus transparente au niveau des yeux, me permettant de voir sans pouvoir être identifié. Ce fut comme si une peau douce et souple s’était superposée à mon âme écorchée.

Lech ne me laissa cependant pas le temps de goûter ce plaisir ni de comprendre en quel honneur on me rendait ma cape. Il m’empoigna par l’épaule et me força à me mettre debout.

— Bouge-toi, avant qu’on remarque que j’ai disparu, intima-t-il.

Il me poussa devant lui.

— Où va-t-on ? réussis-je à articuler dans un coassement affreux.

— Le plus loin possible d’ici.

Je commençai à réaliser que ce que j’avais cru impossible était pourtant en train de se produire : le bourreau m’aidait à m’enfuir. Du moins cela en avait tout l’air.

— Attends ! s’exclama soudain une voix dans une geôle. Emmène-nous avec toi. Nous étions fidèles au prince.

— Non, trancha Lech tout en continuant à me forcer à avancer. Le passage par lequel nous sortons est surveillé, si nous sommes trop nombreux nous attirerons l’attention.

— Attendez ! supplia quelqu’un d’autre. Gamin, tu as connu le prince dans le monde des vivants ? Que lui est-il arrivé ?

Cette fois, je me libérai de la poigne de Lech qui ne s’était pas attendu à ce que j’en sois capable.

— Il a été emporté par le Seigneur de l’Ouest, murmurai-je face aux geôles. Par ma faute.

J’avançai encore d’un pas et tendis une main gantée de ténèbres sur les barreaux.

— Je reviendrai vous libérer, promis-je. J’en fais le serment.

Lech eut un reniflement dédaigneux et m’entraîna à nouveau avec une force qui me rappelait combien j’étais faible.

— N’y comptez pas trop ! lança-t-il en me poussant vers les escaliers. Avance.

Nous remontâmes les marches, j’avais à peine la force de me déplacer et chaque pas était une épreuve. Mais il me soutenait la plupart du temps et une fois sortis des prisons, il me conduisit dans le palais à travers des couloirs étroits par lesquels nous n’étions jamais passés.

J’entendais toujours les cris et les beuglements. Il me semblait que Sydonay hurlait avec fureur et que des créatures massives se battaient. Mais dans ma propre confusion, je ne compris rien.

J’étais toujours dans un état de terreur paralysante. Je tremblais, et je serais demeuré sans bouger jusqu’à la fin des temps si le bourreau ne m’avait contraint à avancer encore et encore à travers les dédales de la forteresse.

Il ouvrit finalement une porte qui donnait sur un nouvel escalier souterrain et nous descendîmes dans un long tunnel aux parois humides taillé à même la pierre. J’aurais voulu demander où nous allions, quel était son plan, pourquoi il m’aidait. Mais absolument toute mon énergie passait dans la marche et j’étais incapable de formuler la moindre pensée cohérente en dehors de « pied droit, pied gauche, pied droit… ».

Le moins qu’on pouvait dire était que Sydonay était arrivé à son but : il m’avait brisé. C’était ce qu’il m’avait promis sur Terre, et il avait réussi.

Au bout d’une longue marche fastidieuse, dans l’unique lumière de la torche, le tunnel fit un coude et nous débouchâmes sur un paysage inattendu : derrière la forteresse, en contrebas d’une falaise, s’étendait le spectacle saisissant d’un océan indigo sous un ciel étoilé de constellations d’or. Entre les falaises se nichaient des ruines reliées entre elles par d’anciens ponts à demi éboulés : des arches fines, des vitraux brisés, des escaliers de pierre descendant dans l’océan comme un chemin vers les profondeurs.

C’était un paysage nocturne de magie silencieuse. Le ressac ne faisait presque pas de bruit, comme si cet océan était fait d’huile, se mouvant avec une lenteur surnaturelle. J’aurais pu m’abîmer dans la contemplation des ruines, mais Lech qui venait de jeter la torche dans l’eau, certainement pour ne pas attirer l’attention, me poussa à nouveau, le long d’un chemin à pic et escarpé.

— Nous sommes sous les tourelles de la forteresse, chuchota-t-il. N’importe qui peut sonner l’alerte, à n’importe quel moment. Avec un peu de chance, ils seront tous trop occupés par la mutinerie, mais prépare-toi quand même à sauter dans l’océan sans poser de question si je te le demande.

Je hochai la tête, jetant un regard rapide aux falaises abruptes et aux rochers en contrebas. Préférant ne pas imaginer ce qui m’arriverait si je devais faire une telle chute.

Alors que j’avançais laborieusement, concentré sur chacun de mes pas, sur chaque pierre aux contours creusés par l’éclat faible des astres, un seul mot tournait dans mon esprit : « mutinerie ». Sydonay faisait face à une mutinerie et c’était certainement grâce au chaos qu’une révolte de démons devait causer que j’étais actuellement hors de ma cellule. Ça et le nom de Lech, que je lui avais rendu.

Le bourreau me guida jusqu’à une plate-forme de pierre corrodée par les vagues. Seuls de hauts murs percés de vitraux bleu roi étaient encore debout. Ils se faisaient face comme un transept au milieu duquel une marche plus haute faisait penser à une estrade. Pour l’atteindre nous dûmes nous déplacer accroupis sur un pont de pierre en partie effondré et qui ne tenait plus que grâce à un pilier sur deux.

Lech me poussa derrière le mur de ce qui ressemblait à une ancienne cathédrale, afin de nous dérober à la vue des soldats du palais. Une fois à l’abri, j’allais me laisser tomber à terre quand soudain, je remarquai une silhouette assise dans l’ombre. J’eus un moment de surprise et je reculai légèrement, m’attendant à reconnaître la face effrayante d’un homme crocodile. Mais la silhouette qui se relevait était celle d’un homme plus grand que moi au visage soucieux sous une capuche profonde.

— Kheirôn, soufflai-je.

Ses mains se refermèrent sur mes épaules et il m’attira à lui.

— Comment tu m’as retrouvé ? demandai-je en me laissant aller dans ses bras. Comment tu as su ?

— Je n’ai fait que suivre le type louche qui t’a emmené, murmura-t-il après une étreinte rapide. Il m’a accusé d’être un serviteur de Sydonay. Je reconnais que je ne sais pas qui je suis, en revanche, je sais qui je ne suis pas.

— C’est très touchant tout ça, mais on ne passe pas la nuit à découvert, aux pieds de Bitru, on avance, ordonna Lech avec mauvaise humeur.

Sans protester, nous nous mîmes en route. Cette fois, ce fut Kheirôn qui me soutint, avec bien plus de douceur que le bourreau. Sa présence était troublante. Pourquoi était-il là ? Il ne me devait rien, je ne lui avais montré aucune confiance, je l’avais abandonné sans un mot, sans une explication, aux portes de la Nouvelle Khemenou. Et nous n’étions pas ce qu’on pouvait appeler des amis de longue date ! Pourtant il était là, comme si c’était normal.

Au fur et à mesure que nous nous éloignions de la présence nocive de Sydonay, mon esprit s’éclaircissait et des milliers de questions m’envahissaient. Où allions-nous ? Comment Lech avait-il rencontré Kheirôn ? Que se passait-il à Bitru ? Pourquoi Lech avait-il soudain choisi de m’aider ? Avait-il vraiment choisi de m’aider d’ailleurs ? Ou est-ce que ce n’était qu’une manœuvre pour me faire baisser ma garde ? Tout cela n’aurait pu être qu’une illusion. J’étais peut-être toujours entre les mains de Sydonay, subissant des maléfices tordus.

— Nous arrivons presque, m’assura Kheirôn à voix basse.

— Où ça ?

— Nous allons quitter ce monde grâce à un portail.

— Combien d’hommes ? demanda Lech.

— Cinq, la dernière fois que je les ai observés.

J’ignorais de quoi ils parlaient mais je compris quand, après avoir marché de passerelles dangereusement fragiles en plates-formes sombrant à demi dans les flots, nous arrivâmes au sommet d’un escalier. En contrebas, les fondations d’une salle circulaire étaient à peine visibles sous une eau peu profonde et des esprits à tête de crocodile semblaient garder deux piliers sans intérêt.

Ils pataugeaient dans l’eau et leurs regards étaient tournés vers la forteresse d’où s’élevait une épaisse fumée.

En silence, Lech tira deux épées recourbées des fourreaux attachés à sa ceinture et en remit une à Kheirôn.

— Débrouille-toi pour t’en sortir. Si tu es trop gravement blessé, je te laisse ici, dit-il froidement.

Kheirôn prit l’épée et ignora la menace.

— Cache-toi derrière ce muret, et attends, m’intima-t-il dans un souffle.

— Non, Kheirôn, protestai-je sur le même ton.

Mais il s’éloignait déjà à la suite du bourreau, descendant les marches sans bruit et je les regardai avec horreur s’avancer vers les soldats de Sydonay. Les créatures se retournèrent lorsque mes deux compagnons arrivèrent au pied des escaliers et que l’eau dans laquelle ils s’enfonçaient jusqu’à mi-mollet trahit leur présence. Ils étaient deux contre cinq, et les crocodiles étaient armés de lances avec lesquelles ils avaient plus d’allonge… et des arcs apparemment ! Une flèche siffla et ricocha contre les marches de l’escalier, je me laissai tomber derrière le muret que Kheirôn m’avait indiqué, affolé.

Le bruit sourd des armes qui se heurtent s’éleva dans l’air, en partie couvert par celui des éclaboussures d’eau. J’entendis des grognements, des bruits de lutte et de chute. Je me risquai à me redresser suffisamment pour regarder par-dessus le muret. Ce que je vis me statufia. J’avais craint pour Lech et Kheirôn mais en un seul regard, il fut évident que c’était pourtant eux qui menaient la danse. Leurs lames fendaient l’air avec une vitesse qui ne laissait apercevoir que de vifs traits de lumière, quand le métal captait les lueurs des torches des soldats de Sydonay.

Les créatures hideuses tombaient après une courte lutte, Kheirôn passa par-dessus un premier reptile dont le sang noircissait l’eau et sa lame fendit la lance d’un deuxième avant de terminer sa course dans la jambe d’un troisième qui chancela et tomba. Son pied vint s’écraser dans le ventre du deuxième. Une éclaboussure plus tard, il se penchait au-dessus de lui et enfonça sa lame à travers les écailles sombres de son torse. Je faillis crier pour le prévenir que son troisième adversaire se relevait derrière lui, mais il se retourna d’un mouvement leste, dévia son attaque et lui trancha la gorge avant même que je réagisse.

Mes yeux se posèrent alors sur Lech qui rengainait déjà son épée. Le corps des deux autres reptiles flottait dans l’eau.

Kheirôn se tourna vers moi et j’accrochai son regard, malgré les ombres. Toutes les torches s’étaient éteintes en tombant dans l’eau mais ses yeux brillaient comme ceux d’un fauve dans le noir. Il me fit signe et je descendis lentement les marches.

— C’était… impressionnant, murmurai-je une fois à portée de voix.

Puis je sursautai. Autour de nous, les cadavres des monstres tressautèrent dans l’eau. Sous la surface, au niveau du torse de chacun d’eux, rougeoya brièvement la marque de Sydonay comme l’ultime éclat d’une braise consumée. Les corps changèrent de forme et Kheirôn posa une main protectrice sur mon épaule. Mais les cinq longs crocodiles qui étaient apparus à la place des cadavres glissèrent dans l’eau, effrayés, et disparurent dans la nuit.

Lech s’approcha des piliers.

— Viens là, Valenn. On a besoin de toi pour passer.

— Et s’il est trop faible ? demanda Kheirôn.

— Alors ton plan minable n’aura servi à rien et je vous livrerai tous les deux à Sydonay pour éviter de tomber avec vous.

Kheirôn grogna une insulte entre ses dents. Je m’approchai des piliers, ne comprenant pas en quoi je pouvais aider mais espérant pouvoir y parvenir. Je ne voulais pour rien au monde retourner dans les geôles du démon, et bien qu’incapable de tenir une arme, j’avais besoin de me sentir utile.

— Nous souhaitons franchir le portail entre les mondes, dit Lech, faisant écho à la voix du serviteur de Sydonay qui m’avait conduit ici en profitant de ma stupidité.

Je songeai à nouveau qu’il s’agissait peut-être d’un autre piège, sous l’apparence de Kheirôn se tenait peut-être Sydonay lui-même, tentant d’utiliser mon pouvoir, bien que cela soit très peu probable, je l’avais nommé moi-même, j’étais certain que c’était lui. Néanmoins, j’étais forcé de reconnaître que je me jetais encore aveuglément dans l’inconnu, prenant une fois de plus des risques stupides, défiant mon insupportable impuissance.

— Devine notre nom, répondirent les voix des piliers dans un chuchotement fait de nombreuses voix, bruissant comme un envol d’oiseaux.

J’observai les piliers. Ce n’était que deux colonnes de pierre blanche, sans rien de particulier, ni glyphe, ni inscription, ni architecture travaillée. Deux piliers, même pas une porte.

Pourtant, alors que je les observais, l’esprit ouvert et vulnérable, je vis le mirage. Je décelai le mouvement d’air invisible, comme un reflet d’eau là où se trouvait la déchirure, le passage entre les plans d’existence. Je la percevais sans la voir, c’était à la fois une évidence et un mystère, un passage ouvert et infranchissable, visible et invisible. Les deux piliers se dressaient à la fois ici et ailleurs, ce n’était pas que la déchirure. Les piliers eux-mêmes se trouvaient à plusieurs endroits dans le temps et l’espace, et par un effet de distorsion étrange, il me semblait qu’en les observant fixement, j’entrevoyais d’autres mondes à la périphérie de mon regard.

Ils semblaient plus solides que la pierre dans le monde matériel, inébranlables, comme s’ils soutenaient le ciel, tous les cieux, de tous les mondes où ils se trouvaient.

— Les-Piliers-du-Monde-Inférieur, dis-je tout bas, alors que leur nom m’apparaissait comme une évidence.

Il y eut à nouveau ce bruissement d’ailes provenant d’innombrables voix éthérées.

— Bien. Quelle est ta destination ?

— Érèbe, répondit le bourreau à ma place.

— Vous pouvez passer, si vous connaissez le nom de la déesse qui gouverne ces rivages.

— Morana, déclara Lech d’un ton soudain solennel.

Il y eut comme un crépitement, suivi du son caractéristique de la soie qui se déchire. Une unique voix féminine s’éleva dans l’air, dangereusement froide.

— Je vous accorde le passage, voyageurs. Vous pouvez franchir le portail.

La main libre de Kheirôn saisit la mienne et il m’entraîna vers les piliers. À quelques centimètres de ma tête, juste à l’endroit où je me trouvais l’instant d’avant, une flèche enflammée siffla et termina sa course dans l’eau.

J’eus à peine le temps d’apercevoir les hommes de Sydonay sur la falaise, leurs arcs bandés et leurs visages effrayants éclairés par les flammes. Puis Kheirôn m’entraîna dans le portail et Lech ferma la marche.

J’eus l’impression de tomber d’une falaise et de m’écraser brutalement contre un sol de glace solide. Je fus désorienté pendant un très long moment. Je tenais toujours la main de Kheirôn, mais c’était la seule sensation familière. Un froid cruel s’infiltra jusque dans mes os, je me sentis comme écrasé par une attraction trop puissante, un vent furibond hurlait en nous traversant et jetait sur nous des flocons de neige durs et tranchants.

Ma cape claquait dans mon dos. Et après m’être assuré que je tenais sur mes jambes, je lâchai lentement la main de Kheirôn et jetai un regard derrière moi. Lech était appuyé au pilier et respirait lui aussi difficilement. Mais heureusement, le portail s’était refermé.

— Est-ce qu’ils vont nous suivre ? demandai-je d’une voix étranglée.

— Non, répondit Lech en parlant fort pour couvrir les cris du vent. Ils ignorent où nous sommes, et ils ne connaissent pas le nom du portail, il a été perdu depuis longtemps. Le Prince de Bitru le faisait surveiller par prudence, pour éviter d’être attaqué par surprise, mais il n’a pas été emprunté depuis des temps anciens.

Je hochai la tête et regardai autour de nous.

Des falaises, de glace cette fois. Un ciel étrange, fait de lambeaux de nuages déchirés comme par les griffes d’une créature céleste. Nous étions au bord d’un fleuve charriant des blocs de glace. Les rives étaient saupoudrées de neige et dans ce paysage lugubre battu par les vents, une lune énorme illuminait le ciel. Il était terrifiant qu’elle soit aussi grande et aussi proche. C’était un cercle parfait de lumière blafarde, d’un jaune sale, buriné de cratères, dont les plus gros lui dessinaient deux orbites sombres, hallucinés. C’était un visage d’épouvante.

Érèbe, avait dit Lech.

Je connaissais ce nom. Je l’avais déjà entendu, mais je ne me rappelais plus quand, ni à quelle occasion.

— Il n’y a pas de comité d’accueil ? demanda Kheirôn en criant pour se faire entendre.

— Pas ici ! répondit le bourreau. Ce passage a dû être abandonné dans tous les mondes. L’Érèbe est très proche du plan matériel, c’est pour cette raison que l’air nous semble si écrasant. Ses habitants doivent être occupés à garder les accès qui mènent à la Terre, les portails oubliés ne sont sans doute pas leur problème.

— Tant mieux pour nous, dis-je en scrutant quand même les ombres accrochées aux falaises.

Je n’étais pas en état de supporter un nouvel affrontement. J’étais bien trop faible.

Kheirôn qui me regardait dut penser la même chose.

— Il faut trouver un abri, Valenn a été trop éprouvé et j’ai l’impression qu’une tempête se lève.

On ne pouvait effectivement pas manquer l’énorme nuage noir qui s’avançait au loin comme un linceul de ténèbres qu’une main énorme aurait tiré au-dessus de nous depuis l’horizon. Quand il aurait recouvert la lune, il ne serait de toute façon plus possible de voyager.

Je craignis que Lech refuse mais il regarda autour de nous et tendit le bras en direction des falaises qui nous surplombaient.

— Là-bas, il y aura peut-être un endroit où nous pourrons nous mettre à couvert.

Nous nous mîmes en route, luttant contre le vent. Après tout le temps passé dans les geôles de désespoir de Sydonay, marcher ainsi librement était une sensation grisante. Ce n’était pas une impression de légèreté pourtant, comme l’avait dit Lech, tout ici semblait plus lourd et plus dense, l’air, le sol sous mes pas, mais surtout mon propre corps. Pourtant c’était agréable comme retrouver la terre ferme après avoir nagé longtemps et s’être laissé porter par les courants.

— Merci, dis-je une fois que nous nous fûmes suffisamment approchés des falaises pour couper un peu le vent et s’entendre parler sans hurler. Merci de m’avoir sorti de là.

— Ne dis pas merci trop vite, répondit Kheirôn. Lech n’a accepté de nous aider à quitter Bitru que parce qu’il a l’intention de t’utiliser ensuite comme monnaie d’échange.

Ah. Ça ne me surprenait pas vraiment. Et ça ne me mettait pas en colère. Sous le pouvoir de Sydonay ou non, il ne me semblait pas que Lech était du genre à faire dans les sentiments et les services gratuits. Il avait certainement été fidèle au Prince tant qu’il avait régné sur Bitru. Mais à moi, il ne me devait rien.

— Et à qui vas-tu me vendre ? demandai-je sur le ton de la conversation en abandonnant le vouvoiement.

— À Morana, c’est la déesse qui règne sur ce monde.

— Ah. Et en échange de quoi ?

— En échange du droit de rester sur ses terres.

— Si tu veux mon avis, c’est plutôt elle qui devrait te payer pour ça, fis-je en regardant à nouveau autour de moi.

Kheirôn sourit, mais Lech s’arrêta et se planta devant nous, menaçant. Quelque chose se contracta en moi et le souvenir nauséeux de tout ce qu’il m’avait fait subir sous les ordres de Sydonay me heurta de plein fouet. Je revis son regard impassible plongé dans le mien tandis qu’il gravait la marque de mon ennemi dans la chair de ma poitrine.

Je reculai d’un pas.

— Je sais que vous allez essayer de vous enfuir tous les deux, mais n’imaginez pas que…

— Arrête, le coupai-je avant qu’il profère des menaces et échafaude des plans d’affrontements et de tortures. Où est-ce que tu veux qu’on aille ? On reste ensemble. Tu m’as aidé à fuir les prisons de Sydonay, j’ai une dette, je t’aiderai comme je le pourrai. Ce n’est pas comme si je devais aller quelque part de toute façon. J’ai perdu mon maître. Pour toujours peut-être. Je n’ai pas la force de partir en voyage à sa recherche, pour l’instant. Je ne connais pas Morana, mais elle ne faisait pas partie de la guerre de Sydonay.

J’eus un instant d’hésitation.

— Elle mange les gens ?

— Non.

— Elle les torture ?

Lech haussa les épaules.

— Pas sans raison, j’imagine.

— Alors allons-y.

Je tournai mon regard vers Kheirôn.

— Envers toi aussi, j’ai une dette. Tu as pris des risques énormes en traversant le portail après nous. Sydonay aurait pu te faire emprisonner toi aussi. Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire ?

Ses yeux me regardaient si intensément qu’ils semblaient voir à travers moi. Il finit par baisser la tête. Qu’est-ce qui l’avait motivé ? me demandai-je. Nous ne nous connaissions pas vraiment.

Et puis je réalisai : il ne connaissait personne, en fait. J’étais peut-être son plus vieux souvenir. Il avait certainement cessé de perdre la mémoire quand je l’avais nommé. Il n’avait que moi, j’étais sa plus ancienne connaissance, Kheirôn était né à la Nouvelle Khemenou, non loin du temple de Thot, sur les rives du fleuve.

Il m’avait cherché parce qu’il n’avait que moi. Cette pensée me fit horriblement mal. Je n’avais pensé qu’à mes douleurs, qu’à ma propre misère, égoïstement. Pourtant, je n’étais pas seul, il y avait Edan et Roxane, ma mère, ma sœur, Mary-Beth, Malphas, Amy, et même Murmur. Je connaissais des humains et des démons, je n’étais pas complètement seul. J’avais perdu mon Prince, mais après leur mort, je pourrais les retrouver.

J’étais la seule attache de Kheirôn.

Je posai ma main sur son épaule.

— Je ne suis pas en position de demander une nouvelle faveur, dis-je, mais est-ce que tu veux bien m’accompagner ? Je fais toujours de mauvais choix, je me mets systématiquement en danger. J’aurais bien besoin d’une personne sage pour me conseiller.

Kheirôn releva son visage et me sourit. Le vert profond de son regard redevint lumineux, mais c’était une vraie lumière cette fois, pas la lueur terne et triste de la lune, c’était quelque chose de plus beau qui réchauffa mon cœur glacé.

— Oui, je veux bien t’accompagner, dit-il.

— C’est merveilleux, s’exclama Lech d’un ton blasé. Magnez-vous d’avancer.

Après un échange de sourires amusés, Kheirôn et moi suivîmes le bourreau. Il fallait effectivement trouver un abri sûr, les nuages avançaient sur nous plus vite que je l’aurais cru.

— Au fait, comment est-ce que vous vous êtes rencontrés ? demandai-je en reprenant la marche.

— Après t’avoir suivi, je suis resté à l’écart de la forteresse, répondit Kheirôn. Je me suis caché dans les ruines, en contrebas du palais. Je me suis rapproché, une nuit, pour trouver un moyen d’entrer, mais les gardes de Sydonay m’ont aperçu et m’ont traqué. C’est Lech qui m’a trouvé.

Je me souvenais qu’on était venu le chercher dans les cachots. Lech avait servi le Prince, il connaissait sans doute Bitru comme personne et il s’était montré fidèle à Sydonay – avant que je lui rende son nom – il n’était donc pas étonnant que les gardes aient fait appel à lui.

— Il m’a dit qu’il comptait quitter le service de Sydonay et qu’il savait comment créer une diversion. Il a promis qu’il reviendrait avec toi le lendemain, si je promettais de faire tout ce qu’il m’ordonnerait. Même te conduire ici au lieu de t’emmener en lieu sûr.

— La diversion, réalisai-je en repensant aux hurlements et aux tremblements qui avaient ébranlé le palais, qu’as-tu dit à Sydonay ?

Lech répondit sans même se retourner vers nous.

— Je ne lui ai rien dit, à lui. C’est à ses gardes que j’ai parlé. Je leur ai seulement raconté comment l’âme d’un petit humain frêle et déjà brisé résistait à leur maître et refusait de se soumettre à lui. Le respect qu’inspire un démon, et sa puissance, sont directement liés à leur capacité d’exercer leur domination. Si le Prince était si puissant sur la fin de son règne, c’était parce que tu lui avais cédé ton âme par contrat. Sydonay n’en a pas été capable alors que tu étais à sa merci. Ses fidèles n’ont pas aimé l’apprendre, et son pouvoir a été contesté cette nuit. Maintenant que tu t’es enfui, les choses vont certainement être pires pour lui.

— Il va être vaincu par ses propres démons ? demandai-je, avec une pointe d’espoir dans la voix.

— Je ne pense pas. Sydonay est malin, pour éviter d’être renversé par un second ambitieux, cela fait longtemps qu’il ne s’entourait plus que de démons faibles. Ils sont une quantité à le servir, mais aucun d’eux ne peut revendiquer son trône, même affaibli comme il l’est, il reste plus puissant.

Je me souvins de l’échiquier de mon maître – avec amertume, maintenant que ce souvenir avait été utilisé contre moi – les pions blancs, ceux de Sydonay, n’étaient effectivement que des pions, nombreux mais faibles, alors que les noirs étaient moins nombreux mais comportaient des pièces maîtresses.

Il était dommage que pas un démon de ses armées ne soit capable de l’enfermer dans ses propres geôles. Sydonay, l’Intendant des Jeux, j’aurais bien rayé cet ennemi de ma liste…

Mais ce n’était pas le moment d’y penser. J’avançais vers un autre problème.

— Et pourquoi cette destination, Lech ? demandai-je. Morana est une vieille connaissance ?

— Non, je ne l’ai jamais rencontrée.

— Ah, ce sont ses terres hospitalières qui t’ont convaincu ?

— Morana était vénérée sur Terre, répondit-il. Elle l’était avant l’arrivée du christianisme, du moins.

Il se tut et je compris que s’il était partant pour parler politique et guerres de démons, il n’y avait aucune chance pour qu’il me raconte volontairement quelque chose de personnel de sa propre volonté.

— Et tu vénérais Morana, de ton vivant ? insistai-je prudemment.

— Au début, oui, quand j’étais enfant.

Je songeai à la panthère de Perse, aux visions que mon maître avait partagées avec moi, ce familier qu’il avait eu, des millénaires avant de me rencontrer, et qui l’avait abandonné quand il s’était converti au christianisme, à sa mort. Les religions creusaient des fossés.

— Tu as arrêté de croire en elle ensuite ?

— J’étais un chevalier, répondit-il comme si cela expliquait tout, au service du roi Mieszko. Il a épousé une Tchèque et ces traîtres avaient embrassé la religion des Romains. Le roi a demandé à ses chevaliers les plus fidèles de vénérer avec lui le dieu de cette maudite Dubravka.

Il se tut à nouveau. Je sentais la douleur et la colère dans sa voix. Pour moi qui avais grandi dans l’ignorance et le désintérêt des affaires de religion, même maintenant, après tout ce qui avait changé, il me semblait toujours aussi étrange qu’une croyance puisse à ce point affecter la vie de quelqu’un, en bien ou en mal. Dans le cas de Lech, cela avait été en mal, apparemment.

— Et qu’est-ce que cela a changé ? demandai-je.

— J’ai reçu le baptême. Cela a rendu ma promesse de mariage caduque.

— Parce que tu as changé de religion ?

— Parce que j’ai trahi les anciens dieux. Ce n’était pas important pour tout le monde, mais ça l’était pour la famille de Rzepka, ils étaient attachés à la tradition.

— Et tu aimais Rzepka, compris-je. Mais tu ne devais pas être un fervent croyant, puisque tu t’es retrouvé ici.

— J’ai abjuré sur le champ de bataille, au moment de mourir, dit-il. J’ai vécu et je suis mort pour rien. L’un des démons du Prince m’a accompagné à la guerre, ils sont toujours prompts à guerroyer. J’ignorais ce qu’il était au début, c’est lui qui m’a convaincu d’abandonner le dieu du roi. Je l’ai suivi après la mort.

— Et Rzepka ?

— Elle est morte jeune, d’une maladie de langueur. Je n’ai pas pu lui faire mes adieux. Je n’en étais plus digne.

— Est-ce que tu es sûr que Morana va être heureuse de te revoir ? demanda Kheirôn.

— Je n’en sais rien. Elle nous a laissé franchir le portail. Je veux lui demander pardon. Et demander pardon à Rzepka. Tant pis si elle déchaîne sur moi sa fureur. C’est tout ce qu’il me reste…

… maintenant que le Prince de Bitru n’est plus, complétai-je dans mon esprit. Nous étions tous des âmes errantes, même Lech, qui semblait pourtant si sûr de lui. Il devait être terrifié, et égaré, lui qui avait trouvé sa place aux côtés de notre maître.

J’espérais sincèrement qu’il pourrait revoir Rzepka, il avait été séparé d’elle trop longtemps, pour des raisons aussi cruelles que le devoir et l’honneur.

Une lumière aveuglante éclaira le ciel, suivie, un instant plus tard, d’un coup de tonnerre retentissant, comme un rugissement de bête furieuse. C’était mauvais signe. Mais par chance, l’éclair avait suffisamment illuminé les falaises pour nous permettre d’apercevoir un renfoncement dans la roche mêlée de glace.

Lech nous conduisit dans cette direction. Il y avait bien une aspérité dans la roche qui formait un abri, mais il était plus profond que nous l’avions cru de loin. Nous avançâmes dans une sorte de large fissure pleine de circonvolutions. Lech et Kheirôn qui étaient plus grands que moi durent se baisser à certains endroits et passer de profil à d’autres.

Lech qui se trouvait juste devant moi s’arrêta brusquement devant l’entrée d’une caverne de glace au plafond bas. J’allais lui demander ce qu’il y avait quand j’aperçus la lumière d’un petit feu de fortune.

Au même moment, une voix de jeune femme effrayée demanda :

— Qui est là ?

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