Guerrier – Chapitre 9

Publié par dans Lecture en ligne Étiquettes : sur 28 mars 2017 9 commentaires

KEAN Faith - PrisonnierKEAN Faith - ValentineKEAN Faith - Messager

Alors que le tome 3 est toujours en cours d’écriture, Faith Kean et MxM Bookmark s’associent pour vous proposer en exclusivité les trois premiers chapitres de Guerrier. Et pour fêter les 3 ans d’existence de MxM Bookmark comme il se doit, retrouvez chaque mois un nouveau chapitre des Chroniques de Ren jusqu’à la publication du tome 3 (en août 2017).

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GUERRIER – CHAPITRE 9

Franchir les couloirs de l’aile royale était assez facile, peut-être trop pour que ce soit normal mais je n’allais pas rebrousser chemin, juste parce qu’il n’y avait personne dans les couloirs. Je suivis davantage mon instinct que les cris pour me guider, parce qu’ils résonnaient tellement fort que j’aurais bien été incapable de dire d’où ils venaient exactement. Je faisais attention à l’embouchure des couloirs, à m’assurer qu’il n’y avait pas de soldats dans le suivant.

Je sus que j’avais trouvé la bonne porte, lorsque je la vis. Elle était gardée par quatre soldats armés jusqu’aux dents et aucun d’eux ne semblait se soucier qu’un bébé hurle derrière la porte ! Quelle bande d’imbéciles ! C’était quand même pas compliqué d’ouvrir une porte et d’aller voir ce qui n’allait pas !

Je passai par un couloir et descendis d’un étage avant de franchir une alcôve qui donnait sur les jardins. De là, je cherchai la fenêtre qui donnait sur la chambre… Un immense balcon attira mon attention et le cri du bébé s’élevait bien de là. Je regardai autour de moi, vérifiant qu’il n’y avait pas de garde, et appelai le pouvoir de Luta. Lentement, une plante grimpante se mit à pousser le long du mur , me faisant penser à un haricot magique serpentant le long du mur. Les lianes grossirent, se répandirent jusqu’à atteindre le balcon. Ne restait plus qu’à grimper.

J’espérais sincèrement que je ne me ferais pas prendre à escalader le mur de la chambre du nouveau-né d’Infeijin. Je risquais sans doute un coup d’épée bien senti ou d’être mis aux arrêts ! Et je n’avais pas le temps d’aller me reposer en prison. Je parvins à monter rapidement et me hissai sur le large balcon qui ressemblait davantage à une terrasse sans aménagement. Le double porte-fenêtre était ouverte et un vent agréable s’y engouffrait, faisant voltiger des rideaux fins, presque transparents. Je franchis la porte lentement, vérifiant d’une part que la pièce était bien vide et d’autre part, je ne voulais pas effrayer le garçon plus qu’il ne l’était. Et il criait vraiment à s’en déchirer les cordes vocales ! Comment personne n’était-il encore venu voir ce qu’il avait !?

— J’arrive bonhomme…

Les cris se firent moins puissants mais toujours continus. Soupirant, je passai le mur de voilure douce et légère et me figeai devant le berceau… Enfin, berceau… Je n’appelais pas ça un berceau !

La chose était démesurément grande et sans doute qu’ici, c’était le top du top des berceaux mais je trouvais ça… glauque. Le petit lit était soutenu par une colonne de marbre noir que je pris tout d’abord pour une tige… Puis en y regardant de plus près, je vis qu’il s’agissait d’une main énorme sortant du sol pour tenir le berceau dans sa paume. Au-dessus de lui, s’étendaient d’immenses et délicats tubes en marbre, taillés finement ; ils s’entrecroisaient les uns aux autres et de petits carillons blancs, dorés et rouges, jouaient une musique apaisante sous le souffle du vent.

C’était magnifique, mais pas étonnant qu’un gosse ait la trouille là-dedans ! Je m’avançai jusqu’au berceau et hésitai un instant avant de me lancer, me penchant au-dessus du petit lit. La petite créature était superbe… Rouge comme une pivoine à force de crier, ses petits poings minuscules serrés fermement en signe de protestation, et ses jambes prises dans un drap fin et brodé gesticulaient furieusement.

— Eh… ça suffit, tu vas finir par ressembler à une écrevisse !

Les cris cessèrent sur-le-champ et l’enfant ouvrit ses yeux d’un rouge flamboyant pour les fixer sur moi. Il garda la bouche ouverte, deux minuscules petits crocs étaient visibles entre ses fines lèvres si délicates. Un fin duvet de cheveux noirs recouvrait son crâne… Il était sans doute la plus belle petite créature que j’aie jamais vue.

— Qu’est-ce qui se passe, bonhomme, on n’entend que toi dans tout le Palais.

Il se mit à rire, un rire clair et limpide, discret, qui me fit sourire en retour.

— Quoi ? Ça te fait marrer de m’empêcher de dormir ? Tu te rends compte que tes gardes doivent probablement être sourds, là ?

Nouveau rire et cette fois la main du petit s’ouvrit pour se tendre vers moi. Je n’étais pas certain de pouvoir tenir un enfant si petit dans mes bras sans lui faire mal, mais lui donner mon doigt, ça je pouvais le faire. Je fis le tour du berceau pour contourner les carillons et me penchai à nouveau pour tendre mon doigt au petit garçon. Je l’avais presque touché… Il m’avait presque attrapé… Lorsque la porte s’ouvrit et qu’un cri s’éleva alertant la garde. Je n’eus pas le temps de me retourner, j’eus à peine le temps de voir qu’un serviteur venait de franchir les portes et que deux gardes l’accompagnaient… Ils me jetèrent tous des regards surpris, étonné que je me trouve ici. Puis l’étonnement vira à l’hostilité.

Les deux hommes tirèrent leurs épées si rapidement que je n’eus pas le temps de le voir et je croisai le regard du serviteur qui soudain se figea d’horreur et voulut arrêter les gardes…

Puis le petit referma sa main minuscule sur les doigts que j’avais laissé traîner dans le berceau et tout se figea. Je regardai stupéfait les gardes, l’épée levée et prêts à frapper, à un mètre de moi. Le serviteur levait les bras pour calmer le jeu et était resté figé dans cette position. Les gardes dans le couloir étaient également figés dans leur mouvement.

Ils étaient tous… en pause.

Abasourdi, je me tournai vers le berceau et avisai le petit prince de Ferin qui gigotait toujours dans le berceau et tendait à présent l’autre bras pour que je le porte. Je ne savais pas comment m’y prendre, mais je passai une main sous la tête fragile du bambin et l’autre sous son corps emmailloté dans ses couvertures et le soulevai rapidement pour le prendre contre moi et l’éloigner des épées tranchantes des gardes.

— Seigneur… C’est toi qui as fait ça mon grand ?

Il tendit son petit bras potelé vers mon visage et je me penchai sur lui pour qu’il puisse me toucher. J’étais trop abasourdi pour faire quoi que ce soit d’autre. Le gamin avait arrêté net quatre gardes armés et un serviteur ! Juste… Comme ça !

L’enfant toucha ma joue et soudain un coup de vent balaya les rideaux de soie derrière nous, laissant pénétrer une lumière bleutée douce et vive. La lumière de Wido.

— Tu as choisi… La vie.

Je me retournai, prêt à défendre le petit qui me touchait le visage de quiconque lui voudrait du mal… Mais je me retrouvai devant l’apparition divine la plus exquise qui soit… C’était une femme, grande et svelte dans une robe d’été qui moulait parfaitement ses formes jusqu’aux hanches puis s’évasait en quelques volants délicats. Elle portait des bottes blanches qui lui arrivaient jusqu’aux genoux et même si son cou était recouvert de colliers brillants ainsi que sa chevelure ondulée aussi brune que la terre… Son bras, lui, portait une dague sanglée fermement sur la peau.

C’était un ange guerrier dépourvu d’ailes mais aussi merveilleux que pouvait l’être Jiirva. Je savais de qui il s’agissait, je savais qu’elle était venue pour moi… Et que les cris du bébé n’avaient eu pour but que de m’amener devant elle… Il m’avait appelé pour que je vienne… Et j’avais mis si longtemps à le comprendre.

— Nous nous rencontrons enfin… Enfant choisi…

Sa voix était douce mais elle parlait sans ouvrir la bouche… Directement dans ma tête. Je ne savais si je pouvais m’adresser à elle de la même façon alors je le fis à voix haute.

— J’ai pas mal de retard, désolé.

Elle nia de la tête et sourit pour écarter mes excuses. Je remarquai alors qu’elle avait le même sourire et les mêmes traits délicats et nostalgiques que l’incarnation de la Mort. Elle ressemblait trait pour trait à Jiirva… En version féminine.

— Il était mon jumeau.

Ah, ça expliquait pas mal de choses. Parce que hormis la couleur de leurs cheveux, Wido était la version féminine de Jiirva. Elle cessa de sourire et posa les yeux sur l’enfant que je tenais dans mes bras.

— La vie que tu tiens est précieuse et mérite d’être protégée, Enfant.

Je posai les yeux sur le bébé, bien conscient que je tenais un petit être qui ne pouvait pas se défendre tout seul et qui me faisait confiance pour ne pas le lâcher.

— Je sais… Mais pas seulement la sienne. Toutes les vies de cette Île, méritent d’être protégées.

Ce n’était pas seulement cet enfant, même si je sentais au fond de moi et pour une raison étrange que je donnerais ma vie pour lui sans réfléchir. Ça me semblait normal. Naturel.

— Le penses-tu vraiment ?

Je levai les yeux pour regarder l’incarnation de la Vie dans les yeux.

— Je ne serais pas là, je n’aurais pas fait tout ça, si je ne le pensais pas.

— Mais cela t’a tellement coûté et te coûtera encore.

Je haussai les épaules.

— C’est mon fardeau, j’ai accepté de le porter.

— À n’importe quel prix ?

Je pris le temps d’y réfléchir parce que la réponse n’était pas oui. Du moins, pas complètement.

— Je peux sacrifier ma vie, si c’est nécessaire, mais je ne sacrifierais pas mes amis et mes alliés. Je lutterais pour les protéger et pour qu’ils restent en vie. Et pour ça, je suis prêt à payer la note pour eux.

J’étais désolé si ce n’était pas ça qu’elle voulait entendre mais je préférais me montrer honnête. Il n’était pas question de sacrifier des gens que j’aimais ou qui m’étaient chers pour gagner une guerre. Ils mourraient peut-être… Il y aurait des blessés et des pertes… Je ne pouvais pas sauver tout le monde. Mais jamais je ne mettrais dans la balance des choses qui ne m’appartenaient pas. La vie de mes amis… en faisait partie.

— Je t’ai observé, Enfant… Chaque fois que tu as eu à faire un choix, tu as pris le parti de la vie. Tu aurais pu prendre le chemin le plus court et gagner beaucoup de temps. Tu ne l’as pas fait.

Je ne voyais pas à quel moment j’avais choisi un quelconque chemin… Je ne m’étais jamais posé la question… Jamais.

Alors elle me montra des images, des flashs de vie, brillants et éclatants, que je reconnus… J’en reconnus les décors, les personnes qui s’y trouvaient… parce que ces images étaient tirées de ce que j’avais vécu à peine quelques mois plus tôt.

J’étais à Jayara’Vane et le Consort de la Reine se tordait de douleur percé de dizaines d’épines qui poussaient à l’intérieur de son corps. Il souffrait le martyr et bientôt, la plante aurait bu suffisamment de son sang pour s’étendre davantage et briser sa chair et prendre plus de place… Mais cela le tuerait. Il avait bu mon sang sans mon autorisation, il m’avait blessé, il m’avait pris de haut et m’avait méprisé. Il avait mis Vike aux arrêts ! Il méritait de souffrir, même un peu… Mais près de lui la Reine blanche se tenait imperturbable et sans cœur… N’ayant pas la moindre pitié pour celui qu’elle prétendait aimer…

Alors j’allais le sauver… Parce que je le pouvais et qu’il m’était insoutenable de le torturer ainsi…

— Tu as choisi de sauver sa vie.

Alors le décor changea, se modifia et se remodela pour m’envoyer au cœur d’un désert de terre dévasté par la famine et la souffrance.

Norhan et les siens étaient pris dans les lianes cruelles de Luta. Je les avais stoppés avant qu’ils ne blessent Kiyran ou Caïn. Je les avais stoppés avant qu’ils ne nous tuent. Ils avaient essayé de nous blesser, de nous tuer et si je n’avais pas réagi si vite, ils l’auraient probablement fait. Ils avaient mérité de se retrouver prisonniers de mes pouvoirs, ils méritaient une leçon… Il me suffisait de resserrer leur lien pour briser leur corps et leurs os si délicats en comparaison de mon pouvoir. Mais j’avais croisé son regard, le regard de ce loup en chasse, qui s’acharnait à vivre. Il faisait juste ce qu’il pouvait pour rester en vie et je ne pouvais pas le lui reprocher. Je devais trouver un moyen pour qu’il m’écoute !

— Tu as choisi de l’épargner.

Nouveau changement de décor. Le cimetière était en flammes mais peu à peu la vie reprenait ses droits et l’eau commençait à déborder, luttant pour reprendre sa place.

Face à moi, le roi Lyhanon sous sa forme de loup. La Mort avait complètement envahi son corps et son esprit. Il n’était plus qu’une bête assoiffée de sang. Il avait attaqué Norhan et celui-ci était peut-être mort. Il m’avait peut-être privé du sourire de ce loup étrange qui avait tout donné pour me protéger. Si je le laissais en vie, si je l’épargnais, alors il tuerait des humains, encore… Il en tuerait encore des dizaines. Si je le libérais des chaînes de Shieran, il essayerait de me tuer. Moi, je n’avais qu’à vouloir sa mort pour qu’elle s’accomplisse. Les chaînes de Shieran le briseraient, lui et tout ce qu’il était… Mais j’avais entendu l’écho de ses regrets, du poids de ses souffrances et la culpabilité qu’il portait tout au fond de son cœur. Si je le tuais en l’état, il ne serait plus que cela. Regret et souffrance, à jamais perdu pour tous… Lui qui avait sacrifié sa vie, sa raison et tout ce qu’il était pour protéger les siens. Je ne pouvais pas le punir parce que sa nature même ne me plaisait pas… Je ne pouvais pas le punir d’avoir sacrifié sa vie pour les siens.

— Tu aurais pu le tuer… Mais tu as choisi de le sauver. De le laisser vivre dans l’honneur comme autrefois.

Toutes les images devinrent floues et la voix de Wido s’éleva dans ma tête comme un murmure.

— Tu as également choisi de le préserver… Lui.

Je me trouvais dans une chambre magnifique m’inspirant des souvenirs qui blessaient mon cœur. J’étais seul mais je savais que je partageais cette chambre avec quelqu’un que j’aimais. Je me vis penché sur une table de travail, écrivant des mots à la plume de façon malhabile. Je ne savais pas écrire à la plume et de l’encre tachait le papier par endroits mais je devais écrire ces mots… Je ne pouvais partir sans rien lui dire, je ne pouvais l’abandonner sans lui promettre que je reviendrais…

Et que je reviendrais pour lui.

Une petite voix dans ma tête me criait d’arrêter cette folie. De tout lui raconter et de lui demander de venir avec moi. Je ne voulais pas le quitter, je ne voulais pas le perdre alors que nous étions enfin unis pour toujours. Mais c’était la voix de la peur qui flottait dans ma tête…

Je savais que si je lui demandais de venir, il abandonnerait tout derrière lui pour m’accompagner dans ma quête. Que j’aie raison ou tort, qu’il ait des raisons de me croire ou non. Il me suivrait… Parce qu’il me faisait confiance et qu’il ne douterait jamais de moi. Mais faire ça… C’était lui demander de faire un choix trop douloureux.

Moi… Ou son peuple.

Je ne pouvais me résoudre à le trahir ainsi… Je ne pouvais pas le sacrifier ainsi. Je devais être assez fort pour le protéger à mon tour.

Alors je lui fis une promesse… Une promesse qui m’était aussi destinée.

« Quand nous nous reverrons, je vous le dirai en face, en vous regardant droit dans les yeux, je le jure. »

Je lui avais promis de lui dire que je l’aimais… Je le lui avais promis !

Je revins brusquement à la chambre d’enfant, pleurant en silence et tenant l’enfant dans mes bras aussi près de mon corps que je le pouvais. C’était un petit bout de lui… Un petit bout de celui que j’aimais… Et il était adorable… Tellement adorable.

— Si tu les choisis, lui et l’enfant, alors tu souffriras… Ton chemin sera semé d’embûches et de blessures. Et peut-être échoueras-tu à sauver ce monde.

Je levai les yeux vers Wido parce que je ne voulais pas retourner dans les ténèbres. Je ne voulais pas avoir à choisir entre lui et ce que je devais faire. J’étais tout seul et c’était trop difficile… Je voulais qu’on me le rende ! Pas seulement une vision d’une lettre que je lui aurais écrite… Mais tout ! Je voulais me souvenir de tout !

— Je peux aussi endormir cette partie de toi qui ne cesse de le chercher. Tu prendras alors le lycae comme familier, tu deviendras plus fort et tu seras en mesure de vaincre celui qui doit être vaincu.

Non. Non, je ne ferais pas ce choix-là ! Chaque fois j’avais choisi la vie, chaque fois j’avais sauvé une personne que je ne connaissais pas, que je n’appréciais pas, ou que je ne comprenais pas. Aävardan, Norhan, Lyhanon… Je les avais sauvés sans rien éprouver pour eux. Je pourrais me battre jusqu’à la mort pour protéger ceux de cette Île parce que j’étais responsable du malheur qui allait fondre sur eux…

Mais je refusais de le perdre pour y parvenir. Je refusais de le laisser seul derrière moi. Je ne pouvais pas continuer à avancer sur ce chemin escarpé tout en sachant que je le laissais derrière moi. Même pour gagner une guerre, même pour sauver des centaines de vie.

— Tu me demandes de le sacrifier… De les sacrifier tous les deux.

Le petit gigotait à peine dans mes bras et je sentais son regard sur moi. Baissant les yeux, je lui souris à travers mes larmes. Je ne connaissais pas ce petit, mais déjà, il remplissait mon cœur d’un tas de sentiments que je n’avais jamais pensé ressentir un jour. Il était une partie merveilleuse de celui que j’aimais… Il était un prolongement de ce qu’il était.

Le protéger… Je voulais les protéger tous deux.

Et si un jour j’avais sacrifié mes souvenirs pour de bonnes raisons… Je ne pouvais pas me résoudre à oublier cette merveille. À me détourner de lui et de ces grands yeux qui me regardaient comme si j’étais son univers.

Je pouvais endurer la souffrance, je pouvais me battre et redoubler d’efforts pour l’emporter. Mais si je faisais ce choix, alors, je ne serais pas seul pour en affronter les conséquences.

J’affrontai la Déesse de la vie, me moquant de perdre son aide ou de la gagner. Je préférais parcourir ce monde et ne pas en ressortir indemne, que de le parcourir intact mais seul. J’avais déjà perdu une famille une fois. Mon cœur ne pouvait plus se permettre d’en perdre une autre.

— Je suis désolé, Wido, je sais que vous attendez tous beaucoup plus de moi.

Pour me donner du courage parce que je renonçais à un grand pouvoir, je baissai les yeux sur le petit qui somnolait presque dans mes bras mais dont les mains jouaient toujours avec l’un de mes doigts.

— Mais je suis humain. Mes faiblesses sont humaines. C’est peut-être ce qui nous perdra tous, j’espère que non et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ça n’arrive pas.

Je voulais le retrouver, plus que tout, j’avais besoin de le retrouver. Il y avait un vide en moi, un vide que Norhan n’avait pas pu combler, un vide que Luta et Shieran ne pouvaient pas combler…

— Peu importe la souffrance ? Peu importe les pertes ?

— Je sais que c’est égoïste mais… oui.

Je levai les yeux pour voir ce visage magnifique une dernière fois.

— Oui, je le choisis lui.

Alors le visage de la Déesse se para d’un sourire éclatant, aussi éclatant que l’était l’éclat de Wido dans la nuit sombre de cette Île où jamais le soleil ne brillait. Elle leva une de ses mains et une lueur bleutée éclatante qui semblait irradier de vie et de pouvoir apparut dans la paume de sa main.

— Je suis Wido. Je suis la Vie. Je suis en chacun de vous… Et je serai auprès de toi, Enfant béni des lunes.

Elle s’approcha de moi et leva la main, plaçant la sphère aveuglante à quelques centimètres de mon visage. Je sentis sa chaleur vive et son goût délicieux sur ma langue, elle me fit frissonner de la tête aux pieds.

— Tu as choisi de vivre, Enfant, encore une fois… Tu as choisi de vivre.

La lueur s’approcha encore et encore jusqu’à ce que la chaleur de son souffle caresse ma peau. Je serrai un peu plus l’enfant contre moi de peur de lui faire mal mais lorsque Wido transféra la sphère de sa paume à mon front, je ne ressentis aucune douleur. La lueur me traversa le corps, se disloquant au cœur même de mon être. Elle trouva le sceau et le verrou qui retenaient mes souvenirs prisonniers et le fit tout simplement sauter.

Alors les vagues de souvenirs affluèrent comme une tempête brutale et rapide. Wido pouvait anéantir la magie de Luta, parce que Luta était liée à la vie contrôlée par Wido. C’était une boucle et la nature même ne pouvait lutter face à son pouvoir. Alors les flots d’images, d’émotions et de sentiments que j’avais choisi de sacrifier plus d’un an auparavant envahirent mon cœur et firent éclater toutes les chaînes qui les retenaient depuis lors.

Je compris des conversations que je n’avais pas comprises sur le moment. Les larmes de Vike quand elle s’était rendu compte que j’étais amnésique après avoir intégré Luta. Les sous-entendus de Falaën et le regard interloqué de Brëvian quand il avait vu mon dos lors de mon exécution programmée. La colère de Kiyran quand il avait compris que Norhan était à mon goût et chaque fois que le Duc était intervenu pour nous séparer, Norhan et moi.

Et je me souvins aussi de la salle d’audience… Je me souvins de l’avoir vu entrer et d’avoir perdu tout contrôle sur moi-même. Le verrou avait alors laissé filtrer le besoin farouche que je ressentais de me souvenir de lui…

Lui…

Je me souvins de notre première rencontre alors que je me tenais dans une cage pour une chasse à l’homme. Je me souvins de la première nuit que j’avais passée sous une tente avec lui, craignant les bruits de la nuit. Je me souvins d’Osiliar et de la bataille qui y avait fait rage. Je me souvenais de ma première mort… Et de mon réveil. Son étreinte brûlante et désespérée alors qu’il pensait m’avoir perdu. L’audience du roi qui avait manqué de me briser complètement… Le Rideau d’Hosgard et l’épreuve des Lunes que j’avais traversée…

Et notre union… Notre serment devant le peuple, le roi et les Dieux…

« Devant les lunes et mon peuple, je m’unis à toi, Ren. Par mon sang et sur mon honneur je jure de te protéger de tes ennemis, de prendre en moi tes peurs et de ne jamais te trahir. Devant mon roi et devant les Dieux, dès ce jour et pour l’éternité, je lie mon âme à la tienne, confondant mon existence à la tienne, que mon éternité soit tienne ainsi que tout ce que je posséderai jamais. »

Une piqûre au niveau du doigt me ramena à la réalité et je baissai les yeux sur le petit bout d’homme qui était parvenu à guider mon doigt dans sa bouche minuscule et qui venait de me mordre. Des larmes brûlantes s’échappèrent de mes yeux parce que maintenant je savais…

C’était son fils…

C’était le fils de Ryhad.

— Baissez vos armes !

Merde… Les gardes !