Ravensong : le premier chapitre
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Ravensong : le premier chapitre

TJ Klune, auteur de la série Le Clan Bennett, dont nous avons publié le premier tome « Le chant du loup » en décembre 2016, va mettre en ligne 8 articles en attendant la publication en VO du second tome, « Le chant du corbeau ». Nous avons décidé de les traduire et de vous les partager.
Si vous n’avez pas encore lu les précédents articles, ils sont disponibles ici !

Plus que trois semaines avant la sortie du « Chant du corbeau » (en VO, ndlt). Ça a été une longue attente, je sais, mais il est presque là. Je suis fier de vous présenter le premier chapitre dans son intégralité. DSP dévoile un extrait, mais il est incomplet. Il y a deux scènes cruciales supplémentaires qui parachèvent ce premier chapitre.

Aucun maternage : on saute immédiatement dans l’histoire, en commençant par une scène difficile du « Chant du loup » racontée du point de vue de Gordo. Si vous ne vous rappelez plus les événements du « Chant du loup », vous devriez envisager de le relire avant de plonger dans le livre suivant, puisque tout récapitulatif aurait été bizarre dans le récit.

Vous êtes prêts ?

Tj

 

Promesses

L’Alpha dit :

— Nous partons.

Ox se tenait près de l’encadrement de la porte, plus petit que je ne l’avais jamais vu. La peau sous ses yeux semblait bleutée.

Ça n’allait pas bien se passer. C’était le cas de tous les guet-apens.

— Quoi ? demanda Ox, les yeux légèrement plissés. Quand ?

— Demain.

— Tu sais que je ne peux pas encore partir.

Je touchai alors le corbeau sur mon avant-bras, sentant le battement d’ailes, l’impulsion de magie. Ça brûlait.

— Je dois rencontrer l’avocat de ma mère dans deux semaines pour prendre connaissance de ses dernières volontés. Il y a la maison et…

— Pas toi, Ox, dit Joe Bennett, assis derrière le bureau de son père.

De Thomas Bennett, il ne restait plus que des cendres.

Je vis le moment où les mots furent assimilés. La trahison fut sauvage et brutale dans son cœur déjà brisé.

— Et pas maman. Ni Mark.

Debout de chaque côté de Joe, Carter et Kelly Bennett remuaient, mal à l’aise. Je n’étais pas de la meute et ne l’avais plus été depuis très très longtemps, mais même moi, je pouvais sentir le grondement de colère qui les traversait. Pas contre Joe. Ni Ox. Ni quiconque dans la pièce. Ils avaient la vengeance dans le sang, le besoin de mettre en pièces à coups de griffes et de crocs. Ils étaient déjà perdus dans cette idée.

Et moi aussi. Seulement, Ox ne le savait pas encore.

— Alors juste toi, dit Ox. Et Carter. Kelly.

— Et Gordo.

Maintenant, il savait. Ox ne me regarda pas. Il aurait très bien pu n’y avoir qu’eux deux dans la pièce.

— Et Gordo. Où allez-vous ?

— Faire ce qui est juste.

— Rien de tout ça n’est juste, rétorqua Ox. Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

— Je t’en parle maintenant.

Oh, Joe ! Il devait savoir que ce n’était pas…

— Parce que ça, c’est ce qui est… où allez-vous ?

— Trouver Richard.

Autrefois, quand Ox était enfant, son bon à rien de père avait mis les voiles sans même jeter un simple coup d’œil par-dessus son épaule. Cela avait pris des semaines à Ox pour prendre le téléphone et m’appeler, mais il l’avait fait. Il avait parlé lentement, mais j’avais entendu la douleur dans chacun de ses mots alors qu’il me disait on ne s’en sort pas, qu’il voyait des lettres de la banque parlant de saisir la maison dans laquelle sa mère et lui vivaient sur ce vieux sentier familier.

Est-ce que je pourrais avoir un travail ? Nous avons besoin d’argent, et je ne peux pas la laisser perdre la maison. C’est tout ce qui nous reste. J’y arriverais, Gordo. Je ferais du bon boulot et je travaillerais pour toi pour toujours. Ça allait arriver de toute façon, alors autant le faire maintenant, non ? Nous pouvons le faire maintenant ? Je suis désolé. J’ai simplement besoin de le faire maintenant, parce que je dois être l’homme à présent.

C’était la voix d’un garçon perdu.

Et là, devant moi, le garçon perdu était de retour. Oh, bien sûr, il était plus grand maintenant, mais sa mère était sous terre, son Alpha, rien d’autre que de la fumée dans les étoiles, son compagnon, bon Dieu, lui plantant ses griffes dans le torse et tournant, tournant, tournant.

Je ne fis rien pour l’arrêter. C’était déjà trop tard. Pour nous tous.

— Pourquoi ? demanda Ox, sa voix se brisant en plein milieu.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi.

Parce que Thomas était mort.

Parce qu’ils nous avaient volés.

Parce qu’ils étaient venus à Green Creek, Richard Collins et ses Oméga, avec leurs yeux violets dans l’obscurité, grognant tandis qu’ils arrivaient pour affronter le roi déchu.

J’avais fait ce que j’avais pu.

Ce n’était pas suffisant.

Il y avait un garçon, ce petit garçon même pas âgé de dix-huit ans, portant le poids de l’héritage de son père, le monstre de son enfance fait de chair. Ses yeux étaient rouge incandescent, et il ne connaissait que la vengeance. Elle pulsait à travers ses frères dans un cercle sans fin, nourrissant leur colère commune. Il était le petit prince transformé en roi furieux, et il avait eu besoin de mon aide.

Elizabeth Bennett ne disait rien, laissant tout cela arriver devant ses yeux. Reine silencieuse comme toujours, un châle autour de ses épaules, regardant cette fichue tragédie se dérouler. Je n’étais même pas sûr qu’elle soit vraiment là.

Et Mark, il…

Non. Pas lui. Pas maintenant.

Le passé était le passé.

Ils se disputèrent, montrant les crocs et grognant l’un contre l’autre. À tour de rôle, chacun mordant jusqu’à ce que l’autre saigne devant nous. Je comprenais Ox. La peur de perdre ceux qu’on aime. La peur d’une responsabilité qu’on n’a jamais demandée. La peur de s’entendre dire quelque chose qu’on n’a jamais voulu entendre.

Je comprenais Joe. Je ne le voulais pas, mais je le comprenais.

Nous pensons que c’était ton père, Gordo, chuchota Osmond. Nous pensons que Robert Livingstone a retrouvé une voie vers la magie et a brisé les barrières qui retenaient Richard Collins.

Oui. Je pensais que, plus que tous, je comprenais Joe.

— Tu ne peux pas diviser la meute, dit Ox.

Et oh Seigneur, il suppliait.

— Pas maintenant. Joe, tu es l’Alpha, bon sang ! Ils ont besoin de toi ici. Tous. Ensemble. Tu crois vraiment qu’ils vont être d’accord pour…

— Je le leur ai déjà dit il y a plusieurs jours, dit Joe.

Puis il grimaça.

— Merde.

Je fermai les yeux.

***

Il y eut ça :

— C’est n’importe quoi, Gordo.

— Oui.

— Et tu es d’accord avec ça.

— Quelqu’un doit s’assurer qu’il ne se tue pas.

— Et ce quelqu’un, c’est toi. Parce que tu es de la meute.

— Il semblerait.

— Par choix ?

— Je crois, oui.

Mais bien sûr, ce n’était pas aussi facile. Ça ne l’était jamais.

Et :

— Tu veux dire « pour le tuer ». Ça ne te dérange pas ?

— Bien sûr que ça me dérange, Ox. Mais Joe a raison. Nous ne pouvons pas laisser une telle chose arriver à quelqu’un d’autre. Richard voulait Thomas, mais combien de temps va-t-il mettre avant de s’en prendre à une autre meute, uniquement pour devenir un Alpha ? Combien de temps avant qu’il ne rassemble une autre foule de disciples, plus grande que la précédente ? La piste refroidit déjà. Nous devons y mettre fin pendant que nous le pouvons encore. Pour tout le monde. C’est de la vengeance pure et simple, mais c’est pour la bonne cause.

Je me demandai si je croyais à mes propres mensonges.

Finalement :

— Tu devrais lui parler. Avant de partir.

— À Joe ?

— À Mark.

— Ox…

— Et si tu ne revenais pas ? Veux-tu vraiment qu’il croie que tu t’en moques ? Parce que c’est tordu, mon vieux. Tu me connais. Mais parfois, je crois que tu oublies que je te connais tout autant. Peut-être même plus.

Eh merde !

***

Elle était debout dans la cuisine de la maison des Bennett, regardant par la fenêtre. Ses mains agrippaient le comptoir. Ses épaules étaient raides, et elle portait son deuil comme un linceul. Même si je n’avais plus voulu avoir aucun rapport avec les loups pendant des années, je savais toujours le respect qu’elle imposait. Elle était royale, qu’elle veuille l’être ou non.

Je me demandais si elle écoutait les loups chanter des chants que j’étais incapable d’entendre depuis longtemps.

— Gordo, dit-elle sans se retourner. Comment va-t-il ?

— Il est en colère.

— C’était prévisible.

— Vraiment ?

— Je suppose, répondit-elle paisiblement. Mais toi et moi sommes plus âgés. Peut-être pas plus sages, mais plus âgés. Tout ce que nous avons traversé, tout ce que nous avons vu, c’est juste… autre chose. Ox est un enfant. Nous l’avons protégé autant que nous le pouvions. Nous…

— Vous lui avez causé tout ça, dis-je avant de pouvoir m’en empêcher.

Les paroles furent lancées comme une grenade, et elles explosèrent en atterrissant à ses pieds.

— Si vous étiez restés loin de lui, si vous ne l’aviez pas mêlé à tout ça, il pourrait encore…

— Je suis désolée pour ce que nous t’avons fait, dit-elle.

Et je m’étranglai.

— Ce que ton père a fait. Il était… ce n’était pas juste. Ni bien. Aucun enfant ne devrait jamais traverser ce que tu as vécu.

— Et pourtant vous n’avez rien fait pour l’arrêter, dis-je amèrement. Toi, et Thomas, et Abel. Ma mère. Aucun de vous. Vous vous êtes uniquement souciés de ce que je pourrais être pour vous, pas de ce que cela signifierait pour moi. Ce que mon père m’a fait ne signifie rien pour vous. Et puis vous êtes partis…

— Tu as brisé les liens avec la meute.

— La plus facile des décisions que j’ai jamais prise.

— J’entends quand tu mens, Gordo. La magie ne peut pas couvrir les battements de ton cœur. Pas toujours. Pas quand c’est extrêmement important.

— Fichus loups-garous.

Puis :

— J’avais douze ans quand on a fait de moi le mage du clan Bennett. Ma mère était morte. Mon père avait disparu, mais malgré tout, Abel m’a tendu la main, et la seule raison pour laquelle j’ai accepté, c’était que je n’avais rien de mieux. Parce que je ne voulais pas rester seul. J’avais peur et…

— Tu ne l’as pas fait pour Abel.

Je la fixai du regard, les yeux plissés.

— De quoi est-ce que tu parles ?

Elle se tourna enfin et me regarda. Elle avait encore le châle autour de ses épaules. À un certain moment, elle avait relevé ses cheveux blonds en une queue de cheval, et certaines mèches s’étaient détachées, encadrant son visage. Ses yeux passèrent de bleu à orange, puis à nouveau bleu, étincelant faiblement. La plupart de ceux qui la regarderaient auraient cru qu’Elizabeth Bennett était faible et fragile à cet instant, mais je n’étais pas dupe. Elle était acculée dans un coin, l’endroit le plus dangereux pour un prédateur.

— Ce n’était pas pour Abel.

Ah. Alors c’était le jeu qu’elle voulait jouer.

— C’était mon devoir, dis-je.

— Ton père…

— Mon père a perdu le contrôle quand on lui a pris son ancre. Mon père s’est aligné avec…

— Nous avons tous eu un rôle à jouer, m’interrompit Elizabeth. Chacun d’entre nous. Nous avons fait des erreurs. Nous étions jeunes et stupides, et emplis d’une rage immense et terrible à cause de tout ce qu’on nous avait pris. Abel a fait ce qu’il pensait être bien à ce moment-là. Tout comme Thomas. Je fais ce que je pense être bien maintenant.

— Et pourtant tu n’as rien fait pour t’opposer à tes fils. Pour ne pas les laisser faire les mêmes erreurs que nous avons faites. Tu t’es soumise comme un chien dans cette pièce.

Elle ne releva pas l’insulte. À la place, elle dit :

— Et pas toi ?

Putain.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi, Gordo ? Tu dois être plus précis.

— Pourquoi les laisses-tu partir ?

— Parce que nous étions jeunes et stupides autrefois, emplis d’une rage immense et terrible. Et à présent, elle leur a été transmise.

Elle soupira.

— Tu as déjà vécu ça. Tu l’as déjà traversé. C’est arrivé une fois. Et ça arrive de nouveau. J’ai foi en toi pour les aider à éviter les erreurs que nous avons faites.

— Je ne suis pas de la meute.

— Non, dit-elle.

Et ça n’aurait pas dû me blesser comme ça le fit.

— Mais c’est un choix que tu as fait. Tout comme nous sommes ici aujourd’hui à cause des choix que nous avons faits. Peut-être que tu as raison. Peut-être que si nous n’étions pas revenus, Ox serait…

— Humain ?

Ses yeux luisirent à nouveau.

— Thomas…

Je ricanai, l’interrompant.

— Il m’a dit que dalle. Mais c’est pas difficile à voir. Qu’est-ce qu’il est ?

— Je ne sais pas, admit-elle. Je ne pense pas que Thomas l’ait su non plus. Pas exactement. Mais Ox est… spécial. Différent. Il ne le voit pas encore. Et cela prendra probablement beaucoup de temps avant qu’il ne le voie. Je ne sais pas si c’est de la magie ou quelque chose de plus. Il n’est pas comme nous. Il n’est pas comme toi. Mais il n’est pas humain. Pas complètement. Il est plus, je crois. Que nous tous.

— Tu dois le protéger. J’ai renforcé les barrières du mieux que j’ai pu, mais tu dois…

— Il fait partie de la meute, Gordo. Il n’y a rien que je ne ferais pour la meute. Tu t’en souviens sûrement.

— Je l’ai fait pour Abel. Puis pour Thomas.

— Mensonge, dit-elle en redressant la tête. Mais tu y crois presque.

Je fis un pas en arrière.

— Je dois…

— Pourquoi ne peux-tu pas le dire ?

— Il n’y a rien à dire.

— Il t’aimait, dit-elle.

Et je ne l’avais jamais autant détestée.

— De tout son cœur. À la manière de tous les loups. Nous chantons et chantons et chantons jusqu’à ce que quelqu’un entende notre chant. Et tu l’as entendu. Tu as entendu. Tu ne l’as pas fait pour Abel ou pour Thomas, Gordo. Même à cette époque-là. Tu avais douze ans, mais tu savais. Tu étais de la meute.

— Putain ! m’écriai-je d’une voix rauque.

— Je sais, dit-elle, pas méchamment. Parfois les choses que nous avons le plus besoin d’entendre sont les choses que nous voulons le moins entendre. J’aimais mon mari, Gordo. Je l’aimerai pour toujours. Et il le savait. Même à la fin, même quand Richard…

Sa gorge se serra. Elle secoua la tête.

— Même à ce moment-là. Il savait. Il me manquera chaque jour jusqu’à ce que je puisse à nouveau me tenir à ses côtés, jusqu’à ce que je puisse voir son visage, son magnifique visage, et lui dire combien je suis en colère. Combien il est stupide. Combien c’est agréable de le revoir, et peut-il juste dire mon nom, s’il le veut bien.

Il y avait des larmes dans ses yeux, mais elles ne coulèrent pas.

— J’ai mal, Gordo. Je ne sais pas si cette douleur me quittera un jour. Mais il savait.

— Ce n’est pas pareil.

— Uniquement parce que tu le refuses. Il t’aimait. Il t’a donné son loup. Et puis tu le lui as rendu.

— Il a fait son choix. Et j’ai fait le mien. Je ne le voulais pas. Je ne voulais avoir rien à faire avec vous. Avec lui.

— Tu mens.

— Qu’est-ce que tu veux de moi ? demandai-je, ma voix emplie de colère. Qu’est-ce que tu peux bien vouloir, bon sang ?

— Thomas savait, répéta-t-elle. Même au seuil de la mort. Parce que je le lui ai dit. Parce que je le lui ai montré encore et encore. Je regrette beaucoup de choses dans ma vie. Mais je ne regretterai jamais Thomas Bennett.

Elle s’avança vers moi, ses pas lents mais assurés. Je tins bon, même lorsqu’elle plaça une main sur mon épaule, serrant fermement.

— Tu pars demain matin. Ne le regrette pas, Gordo. Parce que si les paroles ne sont pas prononcées, elles te hanteront le reste de ta vie.

Elle me contourna en me frôlant. Mais avant de quitter la cuisine, elle dit :

— Prends soin de mes fils, s’il te plaît. Je te les confie, Gordo. Si je découvre que tu as trahi cette confiance, ou si tu restes les bras croisés lorsqu’ils affronteront ce monstre, il n’y aura nulle part où tu pourras te cacher sans que je te retrouve. Je te mettrai en morceaux, et le regret que je ressentirai sera minime.

Puis elle partit.

***

Il était dehors sous le porche, le regard dans le vide, les mains croisées dans son dos. Autrefois, il était un garçon avec de jolis yeux bleus comme de la glace, le frère d’un futur roi. Aujourd’hui, il était un homme, endurci par les rigueurs du monde. Son frère avait disparu. Son Alpha partait. Il y avait du sang dans l’air, de la mort dans le vent.

Mark Bennett dit :

— Est-ce qu’elle va bien ?

Parce que, bien sûr, il savait que j’étais là. Les loups le savaient toujours. Surtout quand il s’agissait de leur…

— Non.

— Et toi ?

— Non.

Il ne se retourna pas. La lumière du porche se reflétait faiblement sur son crâne rasé. Il prit une profonde inspiration, ses épaules larges se soulevant et retombant. La peau de mes paumes me démangea.

— C’est étrange, tu ne trouves pas ?

Toujours ce connard énigmatique.

— Quoi donc ?

— Tu es parti une fois. Et te voilà, partant à nouveau.

Je me hérissai à cette remarque.

— Tu m’as quitté en premier.

— Et je suis revenu aussi souvent que j’ai pu.

— Ce n’était pas assez.

Mais ce n’était pas tout à fait vrai, n’est-ce pas ? Même pas un peu. Même si ma mère était morte depuis longtemps, son poison avait quand même coulé dans mes oreilles : les loups ont fait ça, les loups ont tout pris, ils le feront toujours parce que c’est dans leur nature. Ils ont menti, me disait-elle. Ils ont toujours menti.

Il laissa couler.

— Je sais.

— Ce n’est pas… je n’essaie pas de commencer quoi que ce soit, là.

— Tu ne le fais jamais.

Je pouvais entendre le sourire dans sa voix.

— Mark.

— Gordo.

— Va te faire foutre.

Il se tourna enfin, tout aussi séduisant que le jour de notre rencontre, même si j’étais un enfant et que je n’avais pas compris ce que cela signifiait. Il était grand et fort, et ses yeux avaient cette couleur bleu glacé qu’ils avaient toujours eue, intelligents et omniscients. Je n’avais aucun doute qu’il pouvait sentir la colère et le désespoir qui s’agitaient en moi, peu importe mes efforts pour essayer de les bloquer. Les liens entre nous étaient brisés et l’étaient depuis longtemps, mais il y avait toujours quelque chose , peu importe combien j’avais essayé de l’enfouir.

Il se passa une main sur le visage, ses doigts disparaissant dans cette barbe fournie. Je me souvenais du jour où il avait commencé à la laisser pousser à dix-sept ans, un truc épars dont je m’étais moqué sans cesse. J’eus un pincement au cœur, mais j’y étais habitué depuis. Ça ne voulait rien dire. Plus maintenant.

J’en étais presque convaincu.

Il fit retomber sa main et dit :

— Prends soin de toi, d’accord ?

Il me sourit d’un sourire fragile, puis se dirigea vers la porte de la maison des Bennett.

J’allais le laisser partir. J’allais le laisser passer juste à côté. Ce serait tout. Je ne le reverrais plus jusqu’à… jusqu’à. Il resterait ici, et je partirais, l’inverse de ce qui s’était passé autrefois.

J’allais le laisser partir, parce que ce serait la voie la plus facile. Malgré ce qui nous attendait.

Mais j’avais toujours été stupide quand il s’agissait de Mark Bennett.

Je tendis la main et lui attrapai le bras avant qu’il puisse me quitter.

Il s’arrêta.

Nous restâmes épaule contre épaule. Je regardais la route devant moi. Il regardait tout ce que nous allions laisser derrière.

Il attendit.

Nous respirâmes.

— Ce n’est pas… je ne peux pas…

— Non, chuchota-t-il. Je suppose que tu ne peux pas.

— Mark, dis-je d’une voix étranglée, cherchant désespérément quelque chose, n’importe quoi, à dire. Je… nous reviendrons. D’accord ? Nous…

— C’est une promesse ?

Oui.

— Je ne crois plus en tes promesses, dit-il. Je n’y crois plus depuis très longtemps. Fais attention à toi, Gordo. Prends soin de mes neveux.

Et puis il fut dans la maison, la porte se refermant derrière lui.

Je descendis les marches du porche sans regarder derrière moi.

***

J’étais assis dans le garage qui portait mon nom, une feuille de papier sur le bureau devant moi.

Ils ne comprendraient pas. Je les aimais, mais ils pouvaient être bêtes. Je devais dire quelque chose.

Je pris un vieux stylo Bic et me mis à écrire.

***

Je dois m’absenter quelque temps. Tanner, tu prends les rênes de l’atelier. Assure-toi d’envoyer les recettes au comptable. Il gérera les taxes. Ox a accès à tous les trucs bancaires, personnels et relatifs à l’atelier. Si tu as besoin de quoi que ce soit, vois avec lui. Si tu as besoin d’embaucher quelqu’un pour prendre le relais, fais-le, mais n’embauche pas n’importe qui. Nous avons travaillé trop dur pour en arriver là où nous en sommes. Chris et Rico, gérez les tâches quotidiennes. Je ne sais pas combien de temps ça va prendre, mais juste au cas où, vous devez vous soutenir mutuellement. Ox va avoir besoin de vous.

***

Ce n’était pas suffisant.

Ce ne serait jamais suffisant.

J’espérais qu’ils me pardonneraient. Un jour.

Mes doigts étaient tachés d’encre, laissant des traces sur le papier.

***

J’éteignis les lampes du garage.

Je restai planté dans le noir un long moment.

Je respirai l’odeur de sueur, de métal et d’huile.

***

Ce n’était pas tout à fait l’aube quand nous nous retrouvâmes sur le sentier qui menait aux maisons au bout du chemin. Carter et Kelly étaient installés dans le SUV, me regardant à travers le pare-brise tandis que j’avançais, un sac pendu à mon épaule.

Joe se tenait au milieu de la route. Sa tête était penchée en arrière, les yeux fermés tandis que ses narines frémissaient. Thomas m’avait dit une fois qu’être un Alpha signifiait qu’il était en phase avec tout ce qui se trouvait sur son territoire. Les gens. Les arbres. Le cerf dans la forêt, les plantes balayées par le vent. C’était tout pour un Alpha, une sensation profondément comblée de chez‑soi qu’on ne pouvait trouver nulle part ailleurs.

Je n’étais pas un Alpha. Je n’étais même pas un loup. Je n’avais jamais voulu l’être.

Je comprenais ce qu’il avait voulu dire. La magie était tout aussi imprégnée dans cet endroit que lui l’était. C’était différent, mais pas au point d’en être important. Il ressentait tout. Il ressentait le battement de cœur, le pouls du territoire qui s’étendait devant nous.

Green Creek avait été liée à ses sens.

Et elle était gravée dans ma peau.

Cela faisait mal de partir, et pas uniquement à cause de ceux que nous laissions derrière nous. Il y avait une attraction physique, que ressentaient un Alpha et un mage. Ça nous appelait, nous disant ici ici ici tu es ici ici ici tu restes parce que c’est chez toi c’est chez toi c’est…

— Est-ce que c’était toujours comme ça ? demanda Joe. Pour mon père ?

Je jetai un coup d’œil vers le SUV. Carter et Kelly nous regardaient intensément. Je savais qu’ils écoutaient. Je regardai à nouveau Joe, son visage relevé.

— Je crois, oui.

— Nous étions partis, pourtant. Pendant si longtemps.

— Il était l’Alpha. Pas juste pour toi. Pas juste pour ta meute. Mais pour tous. Et puis Richard…

— M’a enlevé.

— Oui.

Joe ouvrit les yeux. Ils ne flamboyaient pas.

— Je ne suis pas mon père.

— Je sais. Mais tu n’es pas censé l’être.

— Est-ce que tu es avec moi ?

J’hésitai. Je savais ce qu’il était en train de demander. Ce n’était pas formel, pas le moins du monde, mais il était un Alpha, et j’étais un mage sans meute.

Prends soin de mes neveux.

Je dis la seule chose que je pouvais dire.

— Oui.

Sa transformation se fit rapidement, son visage s’allongeant, sa peau se recouvrant de poils blancs, ses griffes poussant au bout de ses doigts. Et tandis que ses yeux s’enflammaient, il rejeta la tête en arrière et poussa le chant du loup.

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