NOX ÆTERNA – CHAPITRE 8
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NOX ÆTERNA – CHAPITRE 8

Chaque mois, et jusqu’à la sortie du livre, découvrez un nouveau chapitre de Nox Æterna (Nox Arcana #2) de Victoriane Vadi ! Retrouvez Valenn où vous l’aviez laissé après la fin de Nox Atra et n’hésitez pas à laisser à l’auteur vos impressions sur ces nouveaux chapitres.


Chapitre 8 ~ Erat robustus venator

† . † . †

« Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,

Refroidis, par degrés, l’univers pâlissant,

Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,

De tes soleils éteints, l’un l’autre se froissant…

(…)

Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir »

 

Gérard De Nerval, Le Christ aux oliviers

† . † . †

Les souvenirs s’abattaient sur moi comme les vagues désordonnées d’une mer lugubre. Je ne distinguais que des images et des impressions, éclaboussures de ténèbres amères.

Je n’avais pas été proche de Lyad, mais le Prince et moi lui étions venus en aide. Je me rappelais un incube s’en prenant à lui, signe que Sydonay le voulait. Je me souvenais de ses visions, il disait que des voix parlaient dans ses songes. Il m’avait révélé le secret des abysses, la créature endormie que tous craignaient que je réveille.

Une prémonition farfelue, qui ne se réaliserait jamais et pour laquelle j’avais tout perdu.

Lyad avait une marque sur la nuque, une marque de crocs. Et un protecteur plutôt inquiétant.

Kairn sous sa forme de fauve était encore plus terrible que lorsqu’il avait apparence humaine.

— Les chasseurs craignent que vous soyez des espions et des serviteurs de Morana.

— Nous nous sommes enfuis de ses geôles. Nous ne la servons pas, répondis-je.

— Prouve-le.

Je haussai les épaules.

— Je ne peux pas prouver ça. Tu vas devoir me croire sur parole. Mais d’après ce que j’ai vu, jusqu’à présent Morana n’a pas eu besoin de vous envoyer ennemis et espions. Elle se contente d’attendre dans sa forteresse de glace, et de vous regarder mourir de froid.

Lyad me regarda longuement.

— Qu’y a-t-il sous ton manteau ? Les chasseurs disent que tu es un spectre, un esprit sans nom.

Kheirôn avait été un esprit sans nom quand je l’avais rencontré. Et il ne ressemblait pas à un être couvert d’une cape de nuit. Mais les chasseurs pouvaient croire ce qu’ils voulaient, tant qu’ils me considéraient comme leur allié.

— Morana et mes autres ennemis ont le pouvoir de me retrouver simplement grâce à mon nom. Je suis obligé de me cacher pour ma protection.

— Qui que tu sois, les chasseurs ne te veulent pas sur leurs terres, dit-il finalement.

— Tu parles des chasseurs comme si tu n’en étais pas un, remarquai-je.

— J’en suis un ! Mais je ne suis pas ici depuis longtemps.

Il lança un regard au grand tigre.

— Et tu ne resteras pas longtemps non plus. Le froid descend. Nous avons traversé la toundra et marché pendant des lunes pour venir ici. Nous avons vu des lacs pris dans la glace et des forêts entières gelées comme de la pierre. Il est vain de me craindre alors que vous affrontez la colère d’une déesse.

Lyad ne répondit pas. Il s’était approché de la statue de Morana et frottait la neige qui la recouvrait, dévoilant son visage.

— Les chasseurs disent que c’est une horrible sorcière, hideuse et cruelle. Est-ce qu’elle ressemble vraiment à ça ? demanda-t-il en contemplant l’expression de douceur sur les traits de la déesse de pierre.

Il avait l’air intrigué. Dans mes souvenirs confus, Lyad était craintif et méfiant, toujours en colère. J’ignorais tout du temps passé et des circonstances qui l’avaient conduit ici, mais il semblait serein et confiant à présent. Kairn n’avait pas failli à sa parole, manifestement. Il l’avait mis en sécurité.

— Non, répondis-je finalement. Elle a l’air beaucoup plus triste. Qu’est-ce que tu sais d’elle ?

— Seulement ce qu’on m’en a dit. Avant, elle était une déesse bienveillante. Elle apportait douceur et réconfort. Les chasseurs l’appelaient la Dame de Lumière. Elle allumait des flammes bleues que ni le froid ni la neige ne pouvaient éteindre.

— Que s’est-il passé ?

— Je crois que personne ne sait. Les chasseurs disent que tous les dieux ont le mal en eux, et qu’un jour ou l’autre, ils ne peuvent plus le cacher. Morana est devenue cruelle et mauvaise, elle a juré de détruire les chasseurs. Toutes les flammes se sont éteintes, elle a répandu la nuit et le froid sur l’Érèbe. Peut-être que les chasseurs savent pourquoi, mais personne n’a voulu me le raconter.

Il jeta un regard vers Kairn, qui bien entendu, resta silencieux.

— Et vous, pourquoi est-ce qu’elle s’en est prise à vous ? me demanda Lyad.

— Elle convoite mon domaine.

— Où est-ce ?

— Sur un autre monde.

— Celui-ci ne lui suffit plus ?

— Quand il n’y aura plus rien ici que le froid et la nuit, quand vous aurez tous disparu, il lui faudra répandre l’hiver ailleurs. Mon domaine est un héritage, Morana m’a écarté de la succession et il ne lui faudra pas fournir beaucoup d’efforts pour déloger le démon majeur qui s’y trouve. Il est très affaibli.

Mentir était bien plus facile que je l’aurais cru, depuis le début de cette conversation, chaque mensonge me venait sans effort. C’était comme tisser une histoire et se tenir à cette nouvelle trame.

Mon léopard aux yeux d’or, lui, ne mentait jamais. Mais j’avais causé sa perte et j’avais trahi son amour et sa confiance, je n’étais de toute façon plus digne de lui. Je recherchais désormais la vengeance, et la magie froide de Morana soutenait mon cœur.

Lyad eut un sourire désabusé.

— C’est vexant. Nous sommes encore là, nous n’avons pas été tous changés en glace, mais elle passe déjà à l’ennemi suivant. Il faut croire que nous ne sommes vraiment pas impressionnants.

— Elle a tort de ne pas craindre ceux qui ont tout perdu, répondis-je.

Il ricana.

— Tout perdu, oui, c’est exactement ça. Tu as bien vu le village de tentes… Un ancien m’a dit que c’était un campement immense autrefois, quand l’air était plus doux. La forêt était dense et giboyeuse, les chasseurs organisaient des battues, ils festoyaient autour de banquets démentiels. Même les esclaves mangeaient comme des rois.

— Les esclaves ?

Il haussa les épaules.

— Oui, c’est une partie que je désapprouve. Il y avait des esclaves ici avant. Des esclaves humains. Les chasseurs les enlevaient sur Terre mais Morana leur a offert un refuge quand elle a abandonné les chasseurs. Ils l’ont tous suivie et quand les chasseurs ont tenté de s’y opposer, elle les a massacrés. Je me demande ce qu’ils sont devenus. Elle les a certainement transformés en statues de glace.

Je songeai aux fidèles de Morana, dans son immense forteresse. Je songeai à Lech et Rzepka. Elle était une véritable déesse pour eux, charitable et bienveillante, elle les protégeait, elle leur pardonnait leurs offenses. Elle leur offrait la paix.

Le bien et le mal, comme me l’avait enseigné mon démon, étaient des notions bien trop réductrices pour traduire la complexité des êtres qui peuplaient cet univers. Morana était à la fois la gracieuse Dame de l’Hiver au sourire triste qui m’avait recueilli malgré mon fardeau, et la meurtrière impitoyable qui décimait tout un peuple avec une méthodique barbarie.

— Mon ami Kheirôn et moi sommes trop épuisés pour fuir encore, et trop affaiblis pour nous battre. Est-ce que tu vas nous y forcer ?

— Moi ? Je ne vais vous forcer à rien. Ce sont les chasseurs qui ont peur. Tellement peur qu’ils hésitaient à envoyer un émissaire. Ils font les fiers sur Terre, avec leurs Chasses Sauvages. Mais ici, ils tremblent comme des chiots à chaque fois que quelqu’un prononce le nom de Morana.

— Alors peux-tu leur dire qu’ils n’ont rien à craindre de moi ? Que je serais même heureux de me battre à leurs côtés contre Morana.

Lyad éclata de rire si soudainement que je me figeai de surprise.

— Combattre ? Tu n’es pas sérieux ? Leur objectif à long terme doit plutôt être de mourir le plus lentement possible. Il n’est pas question de combattre. Ils ont déjà envoyé le meilleur de leurs armées. Les plus puissants chasseurs sont maintenant des statues de glace qui décorent le domaine de Morana. Il paraît qu’il n’y a même pas eu de combat.

Que lui ont-ils fait ? pensai-je. Que lui ont-ils pris pour qu’elle ait eu autant de colère ? Qui pleure-t-elle dans cette chapelle ?

— Moi, je n’ai pas renoncé, dis-je à la place. Je veux ma liberté, et je veux mon royaume.

Il me regarda comme s’il allait répondre quelque chose, mais il garda finalement le silence.

— Je leur dirai, Spectre. Je pense même qu’une rencontre avec les anciens de la tribu serait une bonne chose. Tu pourrais venir au prochain lever de la lune, sur la colline du rassemblement.

— J’ignore où elle se trouve, mais si tu m’expliques, je viendrai volontiers.

Soudain, le tigre eut une espèce d’inquiétant soubresaut. Il ne se passa d’abord rien, puis peu à peu, il sembla rapetisser jusqu’à reprendre forme humaine, nu sur le sol. Il souffla comme après un effort douloureux et se mit péniblement debout.

— Sors, Lyad. Et montre la colline à… Kheirôn. Je vais discuter un peu avec notre ami.

Lyad souleva un sourcil étonné, mais il obéit. Mon regard passa de lui à Kairn. Je reconnus son visage défiguré et son air terrible. Il était immense, massif, repoussant et bestial. Et j’eus l’intuition que malgré la magie de la cape, il m’avait reconnu.

— C’est absolument hors de question, intervint Kheirôn. Je ne le laisse pas seul.

— Tout ira bien, chuchotai-je en me tournant vers mon compagnon. Je ne suis plus aussi faible qu’en sortant des geôles, et tu ne seras pas loin. Je veux savoir ce qu’il a de si secret à me dire que même Lyad ne peut pas l’entendre.

Kheirôn me dévisagea, hésitant. Mais il suivit finalement Lyad.

— Si tu lui fais du mal, rappelle-toi que Lyad est seul avec moi, dit mon ami en passant à hauteur de Kairn.

Je retins un rire. L’expression mi-horrifiée, mi-furieuse du tigre était inimitable. Et j’ignorais que Kheirôn avait ce genre d’esprit retors, il n’en faisait jamais usage avec moi. Kairn grogna mais mon compagnon sortait déjà de la chapelle, rejoignant Lyad qui l’avait précédé.

— Alors, commençai-je, que puis-je…

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase que plus de cent kilos de muscles me plaquèrent brutalement contre la statue de Morana. J’en eus le souffle coupé.

Kairn leva une main vers ma tête et tira sur la capuche de mon manteau, libérant mon visage. Je l’avais trouvé effrayant et repoussant dans le monde des vivants, quand il m’avait approché dans ses vêtements de clochard. Il était bien pire ici, et sa nudité avait quelque chose de bestial et de rebutant.

— J’étais sûr que c’était toi ! cracha-t-il. Ces sortilèges minables fonctionnent sur les démons, mais les bêtes, elles, sentent toujours la vérité.

— Moi aussi, je suis heureux de te retrouver en pleine santé, répondis-je froidement.

— Tu portes malheur. Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

— C’est une longue histoire, mais je suis rarement d’humeur à bavarder quand on me brutalise.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je l’ai dit, le domaine du Prince.

— Quel lien as-tu avec Morana ?

Cette fois je ne répondis pas. Kairn se pencha vers moi et je me retrouvai symboliquement piégé entre Morana et lui. Au moment où ses yeux jaunes emplirent tout mon champ de vision, je me souvins de la manière dont j’avais invoqué l’énergie de mon maître pour me protéger de lui, sur Terre, quand il avait menacé les miens.

Je puisai alors de la même façon dans la magie de Morana, créant un bouclier de magie crépitante autour de moi. Il pouvait toujours me toucher, ce n’était pour l’instant qu’une menace, mais l’énergie enflait lentement alors que diminuait ma patience.

— Son prisonnier, hein ? railla-t-il en sentant l’énergie de la Dame de l’Hiver. Je devrais te livrer au conseil.

— Excellente idée. Ils feront un trou dans la neige et m’y jetteront. Ou feront de moi un esclave, mais l’expérience a démontré que j’étais mauvais à ça. Et après, quoi ? Si tu voulais protéger Lyad ce n’était pas ici qu’il fallait le conduire, il va mourir de froid et tu ne pourras rien pour lui.

— Et tu as une meilleure solution, peut-être ?

— Oui. Le domaine du Prince, scandai-je. Vous devez quitter ce monde et j’ai un refuge à vous offrir, pour peu que vous ravaliez votre fierté et m’aidiez à le conquérir.

— Tu n’as pas changé, tu es faible et tu causes la perte de ceux qui t’entourent.

C’était une accusation cruelle qui me frappa au cœur.

— Si, j’ai changé. Je me suis lassé d’être la victime.

— Il y a une chose qui ne changera jamais : le destin qui t’a été prédit. Rien n’altère une prophétie, tu ne peux sauver personne parce que tu vas réveiller…

La colère qui éclata en moi fit voler en éclats mon bouclier et causa une déflagration de froid entre nous. Kairn fut repoussé comme par une violente bourrasque et tomba aux pieds de la statue, dans la neige.

— Je me fous de cette prophétie ! tempêtai-je d’une voix si dure que je ne la reconnus pas. Je me fous de toutes les prophéties ! J’ai perdu mon Prince à cause de cela. Je ne ferai pas ce qui a été écrit pour moi, je ne veux même pas en connaître le détail ! Je veux récupérer son royaume, je veux mettre à genoux ceux qui ont causé sa mort, et par-dessus tout, je veux être libre de le chercher sans sentir à toute heure le souffle de Sydonay sur ma nuque.

Le regard de givre de Kairn se figea dans le mien.

— Tu le cherches ?

Son ton avait changé. Il n’était plus accusateur. Je me calmai un peu, retrouvant le contrôle.

— Je n’ai pas renoncé. Je ne renoncerai jamais.

— Tu as beaucoup de loyauté pour un humain.

Je restai silencieux tandis qu’il se remettait debout. Son avis ne m’importait pas, qu’il me condamne ou qu’il m’approuve.

— Comment puis-je te faire confiance ? demanda-t-il après un moment. Les chasseurs sont en partie responsables de la mort de ton Prince. Qu’est-ce qui me prouve que tu n’essayeras pas de te venger ?

— Lyad n’est responsable de rien. Ce n’est qu’un innocent pris dans la même tornade que moi. Et puisqu’il est ici, j’en conclus que tu n’as pas pu lui offrir la vie de paix qu’il aurait dû avoir sur Terre. Tu l’as fait venir ici à contrecœur pour l’éloigner de la guerre. Et la guerre vous a suivis.

Il m’adressa un regard amer.

— Je commence à être familier avec la fatalité, dis-je en rabattant ma capuche sur mon visage, dissimulant à nouveau mon identité sous une nappe de ténèbres percée d’étoiles. Je ne ferai pas de mal aux chasseurs, je le promets. J’ai besoin du soutien d’êtres puissants et les chasseurs ont besoin d’un nouveau foyer. Et de retrouver leur dignité aussi je crois. Je peux leur offrir ça.

Il souffla de frustration mais ne contesta pas.

— Nous verrons, dit-il finalement.

Cela valait accord de paix en ce qui concernait ce vieux grincheux. Et sans rien ajouter, il se mit en marche vers la sortie.

— Kairn, ne te crois plus jamais autorisé à t’en prendre à moi. J’ai besoin de toi, mais pas assez pour t’épargner si tu levais à nouveau la main sur moi.

Il lâcha un rire bas.

— Mais c’est vrai que tu as changé.

Et il reprit la forme d’un énorme tigre. Quelques instants plus tard, Kheirôn revint.

— Il sait qui je suis, révélai-je. Et il a compris pour Morana.

Kheirôn se figea.

— Mais il nous accorde une chance, pour Lyad, ajoutai-je.

— En es-tu sûr ? Si c’est un piège, la rencontre sur cette colline va rapidement tourner en notre défaveur.

— Oui, j’en suis sûr. Kairn n’échafaude pas de pièges. Il tue ou il épargne.

— Charmant.

— C’est précisément de ça que nous avons besoin. La complaisance ne sera d’aucune utilité contre les ennemis que nous avons à affronter. Une armée de bêtes me convient très bien. Il faut absolument parvenir à les convaincre.

† . † . †

Le moment de la rencontre arriva. Nous nous retrouvâmes sur la colline qui surplombait à la fois le campement des chasseurs et la chapelle de Morana, derrière les montagnes lointaines, une lune morne se levait dans son halo blafard. Les chasseurs étaient suffisamment nombreux pour nous maîtriser s’ils le souhaitaient, mais ils avaient eu la politesse de se présenter sous forme humaine, y compris Kairn, dont l’horrible visage déformé par d’innombrables cicatrices grimaçait d’ennui, ses bras massifs croisés sur sa large poitrine.

Il y avait en lui une dureté hostile à toute chose, une colère brûlante, qui ne s’apaisait que quand Lyad lui parlait. Il se penchait alors vers lui, comme pour écouter un secret, et sa carrure impressionnante devenait un rempart protecteur qui enveloppait le chasseur.

Alors que les anciens se présentaient à tour de rôle, je les observais et me demandai si c’était aussi l’image que mon Prince donnait de lui, lorsqu’on nous voyait ensemble dans le royaume des vivants, celle d’une grande créature puissante et impitoyable, penchée sur un mortel fragile avec une affection pleine de délicatesse.

Et comme à chaque fois, le manque de lui me transperça le cœur plus douloureusement qu’une lance de glace.

— Lyad nous a expliqué que tu ne pouvais pas nous révéler ton nom, me dit l’un des anciens une fois qu’ils se furent présentés.

Ils étaient quatre anciens, deux hommes et deux femmes, et une dizaine de chasseurs les accompagnaient, en plus de Lyad et Kairn. Les chefs du village n’avaient d’ancien que le nom, remarquai-je. Ils n’étaient pas les vieilles choses croulantes que j’avais imaginées, ils étaient des hommes et des femmes dans la force de l’âge. Mais les chasseurs étaient certainement immortels, à moins bien sûr d’être gelés par le souffle de Morana.

— En effet, répondis-je, j’ai trop d’ennemis, et des ennemis puissants, qui me retrouveraient grâce à mon nom. Je suis navré si mon apparence vous a fait peur, je ne veux aucun mal aux chasseurs.

— Si ces ennemis vous cherchent, vous nous mettez en danger en venant ici.

— Vous êtes déjà en danger, ici. Vos forêts se meurent et le froid éternel s’abat sur votre monde. Mon ami et moi avons traversé le nord de vos terres pour arriver jusqu’ici. Nous avons vu ce qui vous attend. Je devrais être le dernier de vos soucis.

— Pas si Morana vient te chercher sur nos terres, intervint une ancienne.

— Elle ne viendra pas. Elle doit penser que j’ai retraversé le portail vers mon monde.

— Et c’est ce que tu devrais faire.

— Vous aussi, c’est ce que vous devriez faire : abandonner l’Érèbe et choisir un autre monde.

Je sentis un mouvement de désapprobation. Morana m’avait prévenu qu’ils ne voudraient pas quitter leur monde, et si je ne parvenais pas à convaincre quatre vieux dans un village perdu, je ne convaincrais pas l’ensemble de leur peuple, et le conseil moins encore. Je n’étais pas l’alpha.

— L’Érèbe est notre monde ! s’emporta un ancien en serrant les poings. Notre peuple y vivait bien avant sa venue. Nous n’irons nulle part, notre alpha est ici !

Ici ? Morana avait laissé entendre qu’il était mort… Ou disparu. Et qu’il me faudrait traiter avec l’héritier.

— Tu ne l’as pas vu ? demanda un chasseur avec espoir, sans avoir l’autorisation des anciens pour me parler. Nous pensons que notre alpha est prisonnier de Morana, tu ne l’aurais pas vu, lors de ta captivité ?

Alors c’était ça ? Ils attendaient que leur roi revienne ? Leur espoir me fit mal. Si Morana avait dit qu’il avait disparu, et qu’elle en était responsable, alors il n’y avait plus grand-chose à attendre. Elle était impitoyable avec ses ennemis.

— Non, je suis navré, je n’ai pas été en contact avec ses autres prisonniers.

— Et ton ami ?

— Kheirôn n’était pas son prisonnier, il m’a aidé à m’enfuir.

— Et comment t’y es-tu pris ? me demanda une ancienne avec suspicion.

J’avais eu l’occasion de réfléchir à un mensonge à leur raconter si la question m’était posée. J’avais une réponse faite de demi-vérités à leur offrir. Kheirôn m’avait conseillé de mentir le moins possible. « Ce sont des bêtes, ils ont du flair, sois naturel », avait-il dit. Je décidai alors de parler de Lech.

— Un fidèle de Morana était autrefois un fidèle de mon maître, je l’ai aidé à échapper au démon majeur qui m’a volé mes terres, en échange, il m’a aidé à m’enfuir des griffes de Morana quand j’ai été prisonnier à mon tour. Il me devait bien cela.

Cette explication sembla convenir aux anciens.

— Quoi qu’il en soit, reprit l’un d’eux. Vous ne devriez pas demeurer dans son temple, nul ne sait quels maléfices y sont à l’œuvre. Venez avec nous, nous sommes habituellement méfiants avec les étrangers, mais vous semblez venir de loin. Vous devez avoir besoin d’un véritable abri.

Je compris à sa façon de parler que le chasseur voulait que nous les suivions afin de nous surveiller, mais cela m’allait très bien. C’était enfin ma chance de nouer des liens avec eux.

J’acceptai alors, et assurai pour en rajouter un peu que nous serions très heureux de quitter enfin cette chapelle lugubre. En vérité je l’aimais bien, mais j’étais véritablement heureux de pouvoir entrer en contact avec les chasseurs, alors ce n’était à nouveau qu’un demi-mensonge.

Nous suivîmes ainsi les chasseurs jusqu’au village de tentes que je m’émerveillais de pouvoir enfin voir de près. Les chasseurs voyageaient généralement sous leur forme animale, mais ils nous firent la courtoisie de nous accompagner à pied, excepté Kairn que la courtoisie n’étouffait pas et qui prit Lyad sur son dos de tigre géant.

— Les vieilles histoires racontent qu’autrefois, les tigres étaient les plus nombreux sur Érèbe, me dit un ancien qui s’était approché de moi. Aujourd’hui, il ne reste que Kairn.

— Vous semblez bien le tolérer, c’est une bonne chose, il serait triste qu’il soit seul alors qu’il est le dernier des siens.

Il hocha la tête, chassant sans le vouloir une impressionnante quantité de flocons de neige de sa barbe.

— Kairn était l’ami de l’alpha, son plus fidèle ami et son bras droit. Il est le bienvenu dans tous les clans.

— Y a-t-il beaucoup de clans ?

— Il en existait une centaine autrefois. Il n’en reste que sept à présent. Le froid nous tue bien plus sûrement que la guerre. Sans gibier, nous qui ne craignions pas le froid, finissons trop affaiblis pour y résister, et nous mourons gelés.

La tristesse et le désespoir qui s’étaient abattus sur ce monde semblaient presque palpables. Ils étaient partout : dans la marche lugubre de notre procession, dans la voix morne de l’ancien, même dans la lueur terne de la lune. Tous ici semblaient avoir renoncé. Et ils n’espéraient pas de moi que je les aide, ils voulaient seulement savoir si j’étais un danger sérieux ou non.

Il semblait d’ailleurs que c’était là leur ultime préoccupation : identifier les dangers sérieux susceptibles de précipiter encore davantage leur fin. Eux qui n’avaient même plus la force et les ressources de se nourrir correctement avaient néanmoins regroupé leurs forces en vue d’une Chasse Sauvage, seulement pour s’emparer d’un mortel destiné à réveiller une bête ancienne alors que tout ça n’était a priori pas vraiment leur problème.

— Mais nous avons de la chance ici, notre clan, le clan de la Hache, est l’un des plus petits, et nos forêts sont encore suffisamment giboyeuses pour nous nourrir. Et tu es invité au grand banquet du village.

Une angoisse soudaine monta en moi. Je ne mangeais rien ! S’ils insistaient, j’allais les froisser. Il n’était pas plus mal que nous en parlions dès à présent, je saurais ainsi ce qu’allait me coûter cette excentricité.

— C’est très aimable, et votre hospitalité me touche sincèrement, surtout en ces temps de malheur. Malheureusement, je ne pourrai pas y faire honneur, je ne mange pas ni ne bois pas.

Il me regarda d’une drôle de façon, ses yeux bleu pâle étaient inquisiteurs.

— Ah oui ? Et pourquoi ça ? Les spectres n’ont pas besoin de manger mais rien ne les empêche de le faire…

— Je n’en sais rien, dis-je sans dissimuler l’agacement dans ma voix. Je suis la recommandation de quelqu’un qui n’a pas daigné m’en expliquer la raison.

— Tu n’as pas l’air d’un vivant pourtant !

— Un vivant ?

— Tous les êtres vivants ont besoin de se nourrir d’un aliment pour continuer d’exister. Nous les chasseurs, qui sommes à la frontière entre le plan matériel et les plans immatériels, pouvons vivre éternellement, à condition de n’être pas blessés, et de nous nourrir régulièrement. Mais si l’esprit d’un vivant se retrouvait piégé dans un plan immatériel, il ne devrait en aucun cas manger ou boire quoi que ce soit, sans quoi, il s’ancrerait dans le plan immatériel, et ne pourrait plus réintégrer son corps.

C’était une explication intéressante. Mais je pensai à Sydonay penché au-dessus de moi sur le sol glacé de la chapelle. Je revis mon Prince, dont le visage était désormais tout à fait effacé de ma mémoire, aussi impuissant à m’atteindre que l’étais.

— Je suis mort, affirmai-je. J’en suis sûr. Je me souviens de ma mort.

Il haussa les épaules.

— Alors on a dû te lancer un sortilège qui nécessite que tu n’ingères aucune nourriture. Certaines anciennes protections fonctionnent de cette façon. Mais je ne suis pas spécialiste de la magie.

Comme tous les chasseurs, appris-je plus tard au cours du banquet. Tout le village était réuni et je ne pus m’empêcher de noter combien les enfants étaient rares. À peine quelques adolescents, aucun enfant en bas âge et certainement pas de nourrisson.

Je m’assis à côté de Kheirôn, près des anciens, autour du grand feu. La lumière était si vive et la chaleur si surprenante après tout ce temps dans les ténèbres froides que j’en fus tout d’abord désorienté.

Passé les premiers moments de méfiance, les chasseurs se déridèrent. Des quantités de viande de cerf et de sanglier furent mises à cuire sur des tapis de braises, mais certains chasseurs se contentaient de dévorer la viande crue avec un contentement animal. Kheirôn fit honneur au repas et mangea ce qu’on lui donna ainsi que ce qui fut placé dans mon assiette. Un alcool à l’odeur pestilentielle – on ne voulut pas me dire de quoi il s’agissait mais à un certain moment, de grands hommes robustes s’écroulèrent comme frappés par la foudre – grisa tout le monde. Kheirôn n’en but qu’un verre en faisant l’effort de conserver une expression neutre. Il fut héroïque. Et blafard jusqu’à ce qu’on lui offre une autre pièce de viande à manger.

On me posa de nombreuses questions et j’y répondis aussi précisément que possible tout en demeurant cohérent. Dans cet exercice périlleux, je fus heureux de ne pas avoir eu à boire l’alcool secret du clan de la Hache car il fallait que j’avance avec précaution dans un récit jalonné de sujets tabous. En racontant ma vie de mortel, je ne devais jamais faire mention de l’archonte ou de la guerre contre Sydonay et Bélial, ne jamais parler de la Chasse Sauvage ou de la prophétie – cette partie-là n’était pas difficile tant le sujet me répugnait. Et je ne devais jamais faire mention des informations que m’avait données Morana, ce qui me forçait à poser des questions dont je connaissais déjà les réponses.

Étonnamment, et malgré le risque de me trahir, je fus soulagé lorsque Lyad vint s’asseoir à côté de moi. Kairn avait catégoriquement refusé qu’il boive l’alcool infâme, il avait grondé de sa voix profonde et froide « Tu vas finir stupide comme Brorn ! » Et Brorn avait approuvé d’un grand rot tonitruant suivi d’un rire gras. La menace avait fonctionné et Lyad avait bu de l’eau.

— Raconte-moi comment tu es arrivé ici, demandai-je.

Il tourna son visage vers moi.

— C’est bizarre de parler à une masse toute noire, lâcha-t-il après un moment. Je suis originaire de ce monde, mon père était un chasseur. Mais ma mère m’a emmené sur Terre pour me protéger.

Il me revint en mémoire que sa mère n’était pas une protectrice très efficace. Lorsque Lyad était la proie d’un incube envoyé par Sydonay dans sa quête d’âmes puissantes, sa mère n’avait pas été là. C’était Kairn qui lui était venu en aide, il avait traversé l’axis mundi, la porte entre l’Érèbe et la Terre, pour le protéger.

— Mais il y a eu une guerre entre des démons, sur Terre. Dans la ville où je vivais. Et… ma mère a disparu. Au début, ma sœur et moi pensions qu’elle s’était temporairement absentée, comme elle le faisait souvent, mais il semble qu’il lui est arrivé quelque chose. Les chasseurs étaient sur le point de lancer une grande Chasse Sauvage et Kairn était venu me chercher pour me mettre à l’abri. Mais finalement, le gars que les chasseurs voulaient est mort, je crois.

Il baissa la tête vers la fourrure sur laquelle il était assis.

— Je ne sais même pas comment il est mort.

— Tu le connaissais ? demandai-je, en sachant très bien la réponse.

Il se racla la gorge.

— Ouais, un peu. Toute cette merde lui est tombée dessus, mais je ne pense pas qu’il était vraiment dangereux. Les chasseurs ont eu tort de vouloir s’en prendre à lui, ils feraient mieux de réfléchir à leur problème avec Morana, au lieu de rester les bras ballants à pleurer sur le bon vieux temps…

Il avait dit cette dernière phrase plus bas, pour être certain que je sois le seul à l’entendre.

— Enfin, toujours est-il que Kairn n’a pas eu besoin de me protéger de la venue de la Chasse Sauvage. Et j’ai fini par demander l’aide d’une médium capable de retrouver les gens, une amie du gars qui est mort.

Mon cœur se serra douloureusement. Mary-Beth. Lyad était retourné au manoir, et il avait parlé à Mary-Beth après ma mort. Depuis combien de temps n’avais-je pas pensé aux alliés de l’archonte ? Depuis combien de temps au juste étais-je mort ?

Une question plus importante encore me frappa : puisque j’étais mort, la guerre était terminée sur Terre, et Sydonay était parti, les autres démons majeurs n’avaient donc plus de raison de demeurer dans le royaume des vivants, alors pourquoi ne les avais-je pas encore rencontrés ? Ils auraient certainement dû attaquer le Bitru eux-mêmes lorsque je m’y trouvais. Étaient-ce leurs familiers qui les retenaient sur Terre ? Mais Murmur n’avait pas de familier. D’un autre côté, je n’étais pas certain qu’une fois le Prince disparu, Murmur ait la moindre raison de lever le petit doigt pour me venir en aide. Il n’avait pas hésité à faire montre de son hostilité envers moi quand j’avais rompu le contrat.

— Et qu’a dit cette médium ? demandai-je.

— Elle a dit que ma mère était très difficile à localiser précisément, mais qu’elle se trouvait sur Érèbe. Alors avec Kairn, nous avons traversé l’axis mundi et nous avons parcouru les terres des chasseurs à sa recherche.

— Et vous n’avez rien trouvé, devinai-je.

— Elle a toujours été très secrète. J’ignorais même qu’elle venait de ce monde avant que Kairn me l’apprenne. Mais apparemment, c’est un succube. Il y en avait tout un convent ici autrefois, elles aidaient les chasseurs à ramener des esclaves humains de la Terre et ils partageaient leurs butins. Comme les créatures nées sur ce monde ont un corps matériel, elles sont parties dans le royaume des vivants quand Morana a gelé l’Érèbe. Je ne sais pas pourquoi ma mère est revenue. Et sans rien nous dire…

Alors qu’il parlait, plus sans doute qu’il ne l’aurait dû à voir le regard noir que Kairn lui lançait depuis l’autre côté du feu, quelque chose me revint : Morana avait dit que les chasseurs avaient un prince.

Un prince faible, hybride, et qui doit en connaître autant sur ce monde et sur les chasseurs que toi.

Un grand froid remonta le long de ma colonne. Et si c’était Lyad ? Kairn avait été le bras droit du précédent alpha, et il protégeait justement Lyad, depuis son enfance. Lyad était un hybride, et puisqu’il venait de la Terre, il ne connaissait pas vraiment ce monde. Puisqu’il venait de la Terre, s’il accédait au pouvoir, il n’aurait pas de scrupules à quitter l’Érèbe pour Bitru.

C’était lui. J’en avais la certitude.

J’essayais de me remettre de cette découverte quand un ancien s’approcha de nous, faisant subitement taire toute l’assemblée.

— Nous t’avons accueilli parmi nous, Spectre. Mais à présent, il est temps de faire tes preuves.

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