NOX ÆTERNA – CHAPITRE 7
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NOX ÆTERNA – CHAPITRE 7

Chaque mois, et jusqu’à la sortie du livre, découvrez un nouveau chapitre de Nox Æterna (Nox Arcana #2) de Victoriane Vadi ! Retrouvez Valenn où vous l’aviez laissé après la fin de Nox Atra et n’hésitez pas à laisser à l’auteur vos impressions sur ces nouveaux chapitres.


Chapitre 7 ~ In nocte perpetua

† . † . †

« Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer

Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,

Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles

Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer.

 

Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,

Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,

Congelés dans leur rêve et leur lividité. »

 

Leconte de Lisle, Paysage polaire

† . † . †

Il n’y eut pas de cérémonie, Morana m’offrit son pouvoir dans l’obscurité, au milieu d’un couloir glacial de son palais. Elle posa ses lèvres livides sur les miennes et son énergie coula en moi. Je m’étais attendu à reconnaître la sensation. De mon vivant, je recevais quotidiennement l’énergie du prince et il s’était montré même plutôt inventif quand il s’agissait de me la transmettre. Mais c’était une puissance chaude, familière, pleine de son amour et du désir qu’il avait pour moi.

L’essence de Morana était d’une tout autre nature. La sensation de sa bouche contre la mienne était semblable à la morsure de la neige sur la peau, et son énergie m’emplissait d’une douloureuse torpeur. Néanmoins, je sentis que la déesse reconstruisait mon être brisé. Sa force s’engouffrait dans les vides laissés par l’absence de mon maître et mon âme se fit plus dense, comme si j’étais à nouveau fait de matière solide.

— Cela devrait te suffire, dit-elle enfin en s’écartant de moi.

Je reculai d’un pas, chancelant, et sortis mes mains de sous ma cape. C’était à nouveau mes mains humaines, avec l’apparence que je leur avais toujours connue, à la différence que ma peau avait une pâleur effrayante. Je devais être froid comme la mort. Mais cela ne me gênait plus.

— Vous m’êtes venue en aide quand j’étais le plus faible et le plus démuni, dis-je lentement en relevant les yeux vers elle. Je vous remercie, Morana. Je n’oublierai jamais.

Elle regardait mes mains et ne réagit pas.

— Viens, dit-elle finalement en se détournant.

Il semblait en fin de compte que nous n’avions pas erré dans les couloirs au hasard parce qu’elle poussa une porte non loin de nous, et nous entrâmes dans une immense bibliothèque. Pour moi qui avais travaillé dans une librairie, ces rayonnages hauts comme des maisons dont le sommet se perdait dans les ténèbres constituaient une sorte de bibliothèque d’Alexandrie retrouvée. Je ne pouvais même pas évaluer le nombre d’ouvrages, et moins encore leur prix.

À lire les runes et les lettres étranges qui apparaissaient sur la tranche de certains manuscrits, je devinais qu’il s’agissait de culture orale, des récits de batailles, des histoires pour enfants, des croyances anciennes. Tous ces textes n’étaient que de la littérature perdue. Ils étaient le rêve de tous les archéologues : le passé retrouvé.

Morana conservait les traces de tant de civilisations… Je ne l’avais pas imaginée respectueuse et conservatrice, protégeant les œuvres mortes, la sagesse des civilisations oubliées, le nom d’autres dieux. Mais je l’avais jugée à sa froideur, et elle était plus que cela.

Elle s’avança vers une étagère couverte de parchemins grands comme des tapis. Elle étudia sur plusieurs un cartouche situé dans un angle, et en choisit finalement un dont elle déroula la fine lanière de cuir avant de le poser à même le sol.

— Apporte une lampe.

Je cherchai autour de moi et en trouvai une à quelques mètres, fixée à un support. Je la pris avec précaution bien qu’elle ne soit pas chaude et l’approchai de la carte de Morana.

— Voici Bitru, les anciennes terres de ton maître.

Sur le sommet de la carte ancienne, dans un cadre élégant peint en rouge et or, était inscrit « Royaumes de Bitru, sous la domination du Prince … ». Le nom de mon maître était effacé. Comme si à cet endroit, l’encre s’était évaporée. Son nom avait donc bel et bien disparu de tous les livres. Je regardai ce vide intensément, espérant deviner les contours du mot qui s’y trouvait naguère. Mais il n’y avait rien, pas une lettre, pas une ligne, le parchemin aurait tout aussi bien pu avoir toujours été vierge à cet emplacement.

— Ici se trouve son palais.

Elle désigna un point sur la carte, tout au bout d’un désert et en bord d’océan. Je reconnus le lieu à demi englouti par les eaux où Kheirôn avait trouvé refuge, et où se trouvait le portail que nous avions emprunté pour venir ici. Son doigt traça une route vers l’ouest.

— Et là, la Forêt d’Automne. À ce que j’ai lu, il s’agit d’une forêt vaste et dense, giboyeuse, qui doit son nom à sa perpétuelle couleur rouge.

— Vous me dites cela pour que j’aie un argument à présenter aux chasseurs quand je leur proposerai de me suivre ?

Elle me regarda droit dans les yeux.

— Ce sont des bêtes. Ils ont apparence humaine la plupart du temps, mais ils se transforment en loups, ils sont des loups. Au plus profond d’eux. Ils répondent à leurs besoins comme le font les animaux. Tu ne les convaincras pas de te suivre avec des arguments rationnels. Appâte-les comme des chiens.

— N’y a-t-il pas de forêts ici ?

— Bien moins qu’avant. Mon domaine s’étend et le leur diminue. Le froid descend sur eux et tue leurs forêts. Mais leur extinction est lente et ma patience s’amenuise.

Son visage était un masque d’indifférence alors qu’elle m’expliquait comment elle s’y prenait pour décimer toute une race. L’idée me vint alors qu’elle ne le faisait sans doute pas gratuitement. Les chasseurs lui avaient certainement fait quelque chose de terrible. Étaient-ils responsables de sa tristesse et de ce qui se trouvait dans sa chapelle ?

Moi-même, j’avais pour eux bien peu de compassion. La Chasse Sauvage avait été l’enclume sur laquelle le marteau de Sydonay m’avait frappé. Sans leur intervention, mon prince serait encore à mes côtés. Je réalisai alors que leur extermination ne me posait pas le moindre problème. Depuis quand mon cœur était-il aussi froid ? Le devais-je à Morana ou à la perte de mon unique amour ?

La réponse au fond importait peu. Tout comme le destin des chasseurs. Sauf s’il s’avérait qu’ils pouvaient me servir. Ils rachèteraient alors leur faute, en quelque sorte.

C’était également ainsi que semblait penser Morana, et peut-être bien qu’avoir reçu son énergie m’avait prédisposé à la comprendre.

— Mais ils me connaissent et me cherchent, dis-je. Je ne peux sous aucun prétexte leur montrer mon visage. Accepteront-ils de me suivre sans connaître mon identité ? Je vais forcément éveiller leur méfiance.

— Dis que tu es mon ennemi, que tu t’es enfui de mes geôles, que tu te caches de mes espions. Tu gagneras immédiatement leur sympathie. Les chasseurs respectent l’alpha, le dominant. Mais tu ne domineras pas la meute. Leur chef doit être l’un des leurs. Il n’y a plus d’alpha, depuis… Depuis la disparition du précédent. C’est actuellement un conseil qui dirige.

— C’est eux qu’il faudra convaincre de quitter ce monde et de se battre pour moi ?

— Pas si tu peux l’éviter. Les loups ne sont pas faits pour la démocratie. Partager le pouvoir ne leur convient pas et je crois que la seule décision pour laquelle ils se soient jamais entendus a été de te traquer dans le monde des vivants.

— Merveilleux… Comment vais-je m’y prendre ?

— Ils ont un prince. Un prince faible, hybride, et qui doit en connaître autant sur ce monde et sur les chasseurs que toi. Mais il est légitime. Aide ce prince à accéder au trône, fais de lui l’alpha, et il te sera redevable. Le convaincre de quitter ce monde à l’agonie ne devrait pas être trop difficile, il n’y est pas né, il ne lui portera pas l’amour que lui porte la meute.

— Je devrai donc lui offrir généreusement de partager mes terres, à condition que les chasseurs me viennent en aide pour récupérer mon domaine.

Morana sourit.

— Tu parles déjà comme un démon. Méfie-toi de ne pas trop y prendre goût.

Je baissai la tête.

— Aucune chance. Je veux seulement le royaume de mon maître. Il m’est insupportable de savoir que Sydonay l’habite comme s’il était le sien, et dispose des fidèles du Prince, ou les torture…

Elle enroula la carte, l’attacha à nouveau et la replaça là où elle l’avait prise. Puis elle en sortit une nouvelle qu’elle ne déroula pas mais qu’elle me plaça entre les mains.

— C’est la carte de l’Érèbe. Étudie-la avec ton serviteur.

— Kheirôn n’est pas mon serviteur.

— Son regard dit qu’il serait prêt à tout perdre pour toi. Éveille ce même sentiment auprès des chasseurs, et tu gagneras une armée fidèle. Ce qui, souviens-t’en, est plus important qu’une armée puissante.

J’inclinai la tête.

— Merci pour tout, Morana.

— Débarrasse-moi des nuisibles qui infestent mon royaume, et tu m’auras bien assez remerciée.

† – † – †

Nous ne partîmes pas immédiatement. Allongé sur le ventre, j’étudiai la carte sur le lit de mes appartements et quand Kheirôn revint, je lui racontai tout : l’offre de Morana, ses conseils pour reconquérir le Bitru, et ceux pour obtenir une armée. Kheirôn m’écouta et fut plus enthousiaste que je l’aurais cru.

— Dépérir de froid et d’ennui en se morfondant ici n’est pas un projet à long terme, dit-il. De l’action nous fera du bien, surtout s’il y a quelque chose à gagner. Et un royaume, ce n’est pas rien.

Son soutien m’était nécessaire et je fus soulagé qu’il accepte.

Ensemble, nous étudiâmes la carte et sortîmes plusieurs fois, quand cessaient les tempêtes, pour observer le domaine des chasseurs, au sud, depuis le plus haut plateau des terres de Morana. J’étais capable de faire autre chose que dormir indéfiniment depuis qu’elle m’avait offert ses pouvoirs, et je devais reconnaître que cela me distrayait de ma douleur. J’avais un but, et même si le poignard de la perte était toujours fiché dans mon cœur, combattre mes ennemis au lieu de les craindre et de les fuir me prémunissait de la peur.

Je demandai également conseil à Lech. Il avait vécu dans le royaume de Bitru et il m’offrit de précieuses informations sur le palais de mon maître, les passages secrets, les cachettes des alentours, le meilleur moyen d’attaquer la forteresse…

Lech allait bien. Il avait un sourire doux à chaque fois que son regard se posait sur Repzka. Il me souhaita la paix, bien que je prépare la guerre, et je le laissai à la sienne en emportant ses conseils.

Et enfin nous fûmes prêts. Je trouvai Morana recueillie dans la chapelle. Je n’entrai pas. Je ne lui demandai pas ce qui dormait là. Il me semblait que si le tombeau du Prince s’était trouvé entre ces murs blancs, je n’aurais pas eu une expression plus malheureuse que la sienne lorsqu’elle sortit.

Je lui annonçai notre départ. Elle hocha la tête et me regarda comme elle le faisait parfois, comme si elle ne me voyait pas.

— Deviens fort, dit-elle à voix presque basse. Fais ce que tu dois. Ne laisse personne te trahir.

Ses longs doigts fins effleurèrent le tissu de ténèbres de mon manteau lorsqu’elle passa à côté de moi. Quelques heures plus tard, lorsque la lune se leva, nous quittâmes son domaine.

† – † – †

Je ne saurais dire combien de temps nous voyageâmes. La lune se leva et se coucha d’innombrables fois. Nous marchions sans relâche tant que la lune éclairait nos pas, puis nous nous arrêtions où nous pouvions lorsque les ténèbres s’abattaient sur le monde.

Kheirôn était infatigable, volontaire, tenace. Mais il insistait pour que nous dormions. Sans lui, j’aurais continué de marcher dans le noir, sans doute jusqu’à me perdre et devenir fou. Il était un rocher pour ma conscience, un abri dans la tempête. Et des tempêtes, il y eut ! Parfois le vent et la neige nous battaient si fort que nous ne pouvions plus bouger. Nous creusions alors un trou dans l’enfer blanc et nous nous y blottissions jusqu’à ce que le ciel cesse de hurler.

Depuis les hauteurs des territoires de Morana, on pouvait apercevoir la frontière avec les terres de la meute. Et je m’étais attendu à trouver rapidement des forêts, des animaux, et même des habitations. En réalité, l’influence de Morana s’étendait déjà loin, très loin sur les terres des chasseurs, et elle aurait pu sans mal revendiquer un royaume bien plus vaste, car il n’y avait déjà plus personne pour défendre les déserts gelés que nous traversâmes.

Les premiers arbres qui se dressèrent sur notre route étaient d’immenses pins blancs, complètement gelés. Des aiguilles à la sève, une épaisse couche de givre les recouvrait entièrement. Un bûcheron aurait brisé sa hache contre ces troncs de pierre blanche.

Il fallut attendre longtemps encore pour que les pins de glace deviennent de véritables forêts aux arbres bien vivants. Les tempêtes se firent moins fréquentes et moins violentes, notre voyage avait effilé la lune, grignotant chaque nuit un quartier de plus. Le froid était moins intense selon Kheirôn. Moi, je ne le ressentais pas. Il était pourtant bien agréable de me blottir contre la fourrure de son manteau.

Je faisais des rêves étranges. Parfois, il me semblait que j’étais ailleurs. Dans le manoir. Dans l’appartement de mon maître, allongé dans le lit de l’alcôve. Des voix murmuraient autour de moi. Et rien d’autre. Si j’étais un fantôme, hantant inconsciemment le lieu où j’avais vécu, je devais être un fantôme bien calme et bien silencieux.

Mais ces rêves me rendaient triste.

Ce que je préférais, c’était les hallucinations étranges qui me prenaient parfois, juste avant de m’éveiller. J’avais le sentiment que mon prince était là, à l’intérieur de mon âme, et autour de moi, et que son cœur s’adressait au mien dans une langue que nous seuls connaissions. Et il me semblait voir ses yeux fauves et son beau visage, j’aurais presque pu prononcer son nom.

La vision s’évanouissait au réveil. Je n’entendais plus sa voix et les traits de son visage s’étaient presque tous effacés dans ma mémoire. Mais ces rêves-là n’étaient pas tristes. Ils étaient le soleil d’Érèbe. Ils étaient certainement les premières manifestations d’un début de folie, mais je ne voulais pas guérir.

Je n’en parlais pas à Kheirôn, je m’interdisais même d’y penser trop. Mais pendant les heures qui suivaient, une chaleur douce demeurait logée dans mon cœur.

† – † – †

— Ce doit être un village.

— Un village ? À peine un refuge, tu veux dire.

— C’est déjà beaucoup, répondis-je en haussant les épaules. À force, j’avais fini par croire que les chasseurs étaient une légende et que Morana avait provoqué leur extinction sans même s’en apercevoir.

Nous regardions depuis une colline un groupement de cahutes sombres. Un grand feu brûlait au centre du cercle d’habitations. Ce n’était que de grossières tentes de peau. Une dizaine tout au plus.

— Il ne doit pas y avoir plus d’une cinquantaine de personnes, dit Kheirôn au bout d’un moment.

Nous étions à découvert sur cette colline, mais il n’y avait pas de lune, nous ne craignions pas vraiment d’être repérés.

— Tu ne trouveras pas de quoi constituer une armée ici. Ils doivent être plus nombreux au sud.

— C’est vrai, concédai-je. Mais je pense qu’il vaut mieux commencer modestement. Quitte à entrer en contact avec eux, je préférerais le faire avec prudence. Nous sommes censés être des fugitifs, échappés des geôles de Morana. Faisons-nous discrets comme des fugitifs.

Kheirôn acquiesça et me désigna l’angle pointu d’un bâtiment qui émergeait entre des arbres. À force de demeurer dans l’ombre, nos yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité au-delà de ce que l’œil humain est capable. Nous étions comme devenus une partie de l’obscurité. Et quand mon regard se posa sur la bâtisse dissimulée dans la forêt enténébrée, je compris ce que Kheirôn voyait.

— Allons nous abriter là-bas alors, dit-il. Le ciel est à nouveau menaçant, je suis à peu près sûr qu’on va encore se retrouver au milieu d’une tempête.

J’acceptai et nous descendîmes la colline pour nous rendre en direction de la forêt. Notre crainte était que la bâtisse ne soit pas abandonnée, et que des chasseurs s’y trouvent déjà. Mais lorsque nous nous enfonçâmes entre les arbres, au cœur des ténèbres opaques, nous comprîmes qu’il n’y avait personne ici, à part nous.

C’était un sentiment étrange. Aucune forêt que nous avions traversée jusqu’alors n’avait été aussi envahie par la solitude. Même les forêts de pins gelés, ces lugubres colonnes de pierre morte qui étendaient leurs branches pétrifiées dans le silence immobile, ne m’avaient pas fait cet effet de désolation. Les forêts glacées par l’influence de Morana étaient comme habitées par sa magie, on y percevait son souffle dans le vent, on se sentait observé par son regard.

Ici, il n’y avait rien. Ce lieu était complètement abandonné. Kheirôn devait éprouver le même sentiment de malaise parce qu’à tâtons, il toucha mon épaule, ses doigts descendirent le long de mon bras et il saisit ma main à l’intérieur de mon manteau de nuit.

Je serrai sa main plus chaude que la mienne sans dire un mot, je comprenais son trouble. Une sorte de clairière se dégagea lorsque nous arrivâmes devant le bâtiment.

— On dirait une église, soufflai-je en observant l’architecture complexe, les hauts murs ciselés de motifs indistincts, le frontispice au-dessus du parvis, les vitraux aux hautes fenêtres voûtées.

— On dirait plutôt un mausolée, me répondit Kheirôn.

Il lâcha ma main et s’avança pour pousser la lourde porte. Le gel l’avait scellée et je vins l’aider à pousser. Cela nous prit du temps et bien des efforts mais nous parvînmes à la faire suffisamment pivoter pour pouvoir nous glisser dans l’ouverture – difficilement.

À l’intérieur, le sol désert était jonché de flaques de neige épaisse, là où le toit percé la laissait entrer. Le lieu était désert et vide. Par un meuble, pas un banc, ni chandelles, ni tapis, il n’y avait rien. L’espèce de chapelle avait la forme approximative d’une étoile à six branches, nous étions entrés par l’une des branches. Nous distinguâmes finalement quelque chose au centre de l’édifice. Le plafond au-dessus du cœur de l’étoile était percé d’une ouverture également en forme d’étoile, qui devait laisser entrer la lumière de la lune, et également la neige.

Sur une sorte de petite estrade circulaire, je devinai les contours d’une statue couverte de givre épais et de neige. Je me plaçai devant et passai mes mains dessus, lentement, pour la libérer de son linceul blanc. De la glace s’était formée par endroits, et il me fallut du temps pour deviner les plis d’une robe, les courbes d’une femme, la main tendue au-dessus de son front couronné, brandissant un flambeau où manquait la flamme. Puis je caressai le visage, les traits qui apparurent étaient lisses et harmonieux, d’une beauté empreinte de douceur ; le regard de pierre me parut émouvant et sensible, même dans l’ombre noire.

— C’est Morana, dit soudain Kheirôn qui se tenait en arrière.

Je le regardai avec surprise et reculai de quelques pas.

C’était Morana.

Une Morana qui ne semblait pas connaître la mélancolie, une Morana lumineuse, bienveillante, la déesse de réconfort que j’avais devinée en elle.

— Elle était vénérée ici, m’étonnai-je. Je croyais qu’elle haïssait les chasseurs, elle ne souhaite que leur extinction.

— Il faut croire que ça n’a pas toujours été le cas, me répondit Kheirôn qui n’avait pas plus d’explications que moi. Quoi qu’il en soit, il faudra à nouveau abuser de son hospitalité. J’ai trouvé de vieilles étoffes dans le fond, là où le plafond est intact, il vaut mieux dormir ici.

Et comme si le ciel lui-même était du même avis, les premiers flocons d’une neige épaisse se mirent à tomber. La statue de Morana en serait rapidement recouverte si la tempête que nous redoutions se levait.

Kheirôn nous installa un lit de fortune avec de pauvres étoffes usées qui avaient dû servir de rideaux et dont la couleur était impossible à deviner dans ces ténèbres épaisses. C’était un refuge misérable, mais nous avions connu bien pire au cours de ce voyage, et moi qui avais dormi dans la souffrance et l’humiliation, au fond des geôles de Sydonay, j’éprouvais toujours une impression rassurante de paix et de confort lorsque je m’installais ainsi aux côtés de Kheirôn.

Il nous enroula tous les deux dans son manteau de fourrure, je dormis une fois de plus dans la chaleur de ses bras.

À notre réveil, la tempête avait cessé de hurler, et la statue de Morana était à nouveau recouverte d’une pudique robe de neige.

† – † – †

Nous passâmes les nuits qui suivirent à parcourir la région et à observer le village. Après avoir traversé les déserts de glace et de désolation de l’Érèbe, observer des êtres animés était un délice. Les chasseurs ne faisaient rien de stupéfiant pourtant. Leur vie semblait simple et répétitive.

Un feu brûlait perpétuellement au centre du village, les plus forts parmi les femmes et les hommes du village prenaient l’apparence de grands loups – cela, en revanche, était stupéfiant ! – et partaient chasser dans les forêts alentour. Jamais à proximité de la chapelle de Morana, ce qui nous tenait à l’écart de leurs crocs. Puis, ils rentraient au village, en rapportant des cerfs, des lièvres, des renards, et tous ensemble, ils mangeaient autour du feu. Des tanneurs récupéraient les peaux et les traitaient, le reste de leurs activités se déroulait sous les tentes et nous n’en savions donc pas grand-chose.

Mais c’était un village plein de chaleur, et parfois, le vent nous rapportait des rires et des éclats de voix.

La lune recommença à croître alors que les nuits passaient et nous dûmes nous montrer plus prudents dans nos observations, de crainte d’être repérés. Kheirôn et moi nous sentîmes portés par le calme de cette vie. Au cœur de la nuit perpétuelle, l’hostilité du monde ne régnait pas dans l’âme des chasseurs. Ils n’étaient pas les bêtes cruelles et féroces que j’avais imaginées en entendant parler de la Chasse Sauvage. Je m’étais figuré un peuple rude, sans compassion, bestial. Et cette bestialité existait bien, mais elle était le ciment qui unissait la meute.

Et alors même que nous n’avions aucun contact avec eux, je me sentais apaisé par cette existence. La présence de Kheirôn y était aussi pour beaucoup. Il est si précieux de ne pas être seul au monde ! Et l’exclusivité absolue de notre proximité faisait naître entre nous une confiance aveugle. J’adorais Kheirôn. Pas seulement parce qu’il était le seul être auprès de moi, mais surtout parce qu’il était un compagnon doux et conciliant, jamais agacé, jamais en colère, infiniment patient, et qui développait peu à peu, dans les rares moments où il en avait l’occasion, un humour intelligent et effronté qui me tirait des sourires qu’il ne pouvait pas voir.

Lorsque nous ne sortions pas, nous nous asseyions tous les deux dans le noir, et Kheirôn me posait des questions sur mon passé. Lui n’avait pas de souvenirs alors je lui racontais les miens. Au début c’était douloureux et désagréable, mais Kheirôn me pressait gentiment, insistait, posait des questions avec tact sur les sujets les moins sensibles. Et j’en étais venu à lui parler de ma famille, de mon travail avec le vieux McGorwan, je lui avais raconté mon enfance, ma Selenn, ma grande sœur intrépide, nos bêtises d’enfants. J’avais même fini par parler du manoir, d’Edan qui me manquait, de Roxane que j’aurais voulu étreindre, de Malphas, qui cachait une immense affection pour son familier, sous ses airs inquiétants, et Amy et Mary-Beth qui se contemplaient toutes deux avec un mélange de respect et de dévotion, je glissais même quelques mots sur Murmur avec son horrible caractère. Lui aussi me manquait malgré tout.

Et puis parfois, quand la douleur était supportable, ou au contraire, quand il me manquait tant que j’avais le sentiment que j’allais devenir fou, je parlais de lui. Je racontais comment il m’avait sauvé, je disais ses attentions autoritaires et possessives, son amour trop grand pour le cœur des mortels, je murmurais ses mots doux, et je me sentais si près, si près de me briser.

Alors Kheirôn m’attirait contre lui, et je lui étais reconnaissant d’être là, lui qui ne me connaissait pas, qui n’avait pas de passé, qui ne regrettait personne et qui souffrait pourtant de l’absence. Il me témoignait cette tendresse un peu folle que l’on ne rencontre pas lorsque l’on se tient éloigné de la solitude, cette affection que se témoignent ceux qui n’ont personne d’autre à aimer et qui déversent sur un seul être l’amour qu’ils pourraient porter à une multitude.

Je devins son univers et il devint le mien, et même si sa présence n’effaçait pas la souffrance, il me sauvait, à sa manière, de ma propre folie.

† – † – †

— Je crois qu’on est repérés, me dit-il une nuit.

Je suivis son regard. Un groupe de loups était immobile en lisière de forêt, on devinait leurs formes sombres dans la neige, à la pâleur d’un quartier de lune. Ils regardaient dans notre direction. Ils étaient loin mais s’ils décidaient de nous donner la chasse, nous aurions des problèmes.

— Effectivement… Il fallait bien que ça arrive, sinon nous n’entrerons jamais en contact.

— Je ne tiens pas à entrer en contact avec leurs crocs, dit Kheirôn.

Je souris sous ma cape.

— Moi non plus, reconnus-je. Allons nous mettre à l’abri, c’est bien assez qu’ils nous aient vus une fois, nous essayerons plutôt d’en approcher un seul, et de préférence sous sa forme humaine, ce sera moins dangereux.

Nous nous retirâmes dans le bois derrière nous, et retrouvâmes le refuge de la chapelle. Nous étions montés sur le toit quelques jours plus tôt, avec d’infinies précautions, et nous avions recouvert les parties brisées de la toiture avec des branchages et des feuilles mortes, limitant ainsi la quantité de neige qui tombait dans la chapelle. Seule la statue de Morana se trouvait toujours sous la grande ouverture centrale, et était sans cesse recouverte d’un épais manteau de neige, si moelleux qu’il ressemblait à une longue cape de fourrure blanche. J’aimais de plus en plus cet endroit, il était mélancolique et beau.

Le premier indice que j’eus d’une intrusion fut le bruit de pas près de la grande porte et le souffle lourd et profond d’une bête. Je me redressai d’un coup en position assise et pressai l’épaule de Kheirôn endormi à côté de moi. Son regard trouva le mien dans le noir, ses yeux brillaient d’un éclat vert dans la faible clarté lunaire.

Un bruit de grattement nous fit nous dresser sur nos pieds, tous les deux. Puis la lourde porte poussa un long gémissement de douleur en pivotant sur ses gonds gelés. Je vis alors une main blanche et une silhouette encapuchonnée entra.

Kheirôn et moi étions debout, et mon compagnon avait tiré son épée du fourreau. L’acier brillait le long de sa jambe.

La silhouette nous vit et s’immobilisa à quelques pas de l’entrée. Derrière elle, un fauve énorme et immense se glissa péniblement par la porte largement entrouverte. Ce n’était pas un loup, il ressemblait plutôt à un énorme félin, une sorte de tigre, difficile à dire dans le noir. Quand la bête nous vit, elle se plaça à côté de l’humain et ne bougea plus. Nous demeurâmes un moment à nous observer en silence.

— Tu es le Spectre ? demanda finalement une voix de jeune homme, sous la capuche sombre. Tu fais peur aux habitants du village. Ils t’ont vu rôder par ici.

— Nous sommes arrivés sur vos terres il y a peu de temps, répondis-je, nous n’avions pas l’intention de nous faire remarquer, ni de faire peur à qui que ce soit.

L’inconnu haussa les épaules.

— Kairn voulait vous mettre en pièces d’abord et s’interroger sur votre identité ensuite.

— Nous ne sommes les ennemis de personne.

Il abaissa sa capuche, je ne vis que ses yeux qui brillaient d’un éclat dangereux et moqueur.

— Les ennemis de personne ne se cachent pas de tout le monde.

— Nous ne nous cachons que de Morana, dis-je sans hostilité.

— En vous installant dans sa chapelle ?

Toujours ce ton acerbe. Mais quelque chose n’allait pas. J’avais l’impression de connaître cette voix, d’avoir déjà parlé à ce jeune homme.

— Ce n’est plus sa chapelle, fis-je remarquer sans agressivité. Même sa statue est couverte de neige. Il nous fallait un refuge, et il n’y avait personne ici.

— Nous n’aimons pas les étrangers.

— Alors faisons connaissance, dis-je doucement.

Le jeune homme s’approcha, son compagnon terrifiant le suivait, son corps massif se déplaçant dans un roulis de muscles imposants.

— Nous n’avons rien à manger, et pas une chaise à vous offrir. Mais il est bon de voir un visage.

— Dis à ton ami de ranger son arme, ordonna-t-il en s’immobilisant tout près de la statue.

Dans mon champ de vision, je devinai le geste silencieux que fit Kheirôn pour glisser sa lame dans son fourreau. J’étais resté pétrifié sur place car maintenant qu’il s’était rapproché, le visage de notre visiteur était passé sous un rayon de lune, et je le voyais nettement.

C’était un jeune homme, plus jeune que moi, à la peau olivâtre comme s’il avait vécu un jour sous le soleil. Sa capuche avait mis ses cheveux en pagaille et ils lui tombaient sur la nuque en boucles chocolat. Il plissa ses yeux noirs tandis que Kheirôn rengainait et mon souffle se bloqua.

Mon regard passa de ce visage familier au grand tigre qui se trouvait derrière lui. La bête était bien plus grande qu’un fauve normal, et de sa gueule dépassaient d’énormes crocs. Un tigre à dents de sabre. Son corps semblait couvert de cicatrices anciennes comme s’il était un jour tombé dans un buisson de ronces et qu’il s’était débattu jusqu’à l’agonie. Ses yeux jaunes me surveillaient depuis les ténèbres.

Je ressentis alors le même frisson que la première fois. Je m’étais empressé de me réfugier au manoir, je me souvenais de son visage terrible sous son apparence humaine. « Je suis une Malebeste », avait dit sa voix profonde.

J’étais devenu aussi rigide et glacé que la statue de Morana. Ce jeune homme était Lyad, et le grand tigre, c’était Kairn. Tous deux surgis d’une autre vie.

— Très bien, faisons connaissance, dit Lyad.

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