NOX ÆTERNA – CHAPITRE 6
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NOX ÆTERNA – CHAPITRE 6

Chaque mois, et jusqu’à la sortie du livre, découvrez un nouveau chapitre de Nox Æterna (Nox Arcana #2) de Victoriane Vadi ! Retrouvez Valenn où vous l’aviez laissé après la fin de Nox Atra et n’hésitez pas à laisser à l’auteur vos impressions sur ces nouveaux chapitres.


Chapitre 6 ~ Nivales inferi

† . † . †

« J’entends gémir les morts sous les herbes froissées.

Ô pâles habitants de la nuit sans réveil,

Quel amer souvenir, troublant votre sommeil,

S’échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées ? »

Leconte de Lisle, Le vent froid de la nuit

† . † . †

L’émissaire de Morana nous conduisit jusqu’à l’intérieur du palais. Dans le vaste hall où nous pénétrâmes, il ne faisait guère plus chaud, mais au moins le vent avait-il cessé. Les mêmes lueurs bleutées qui nous avaient guidés projetaient leurs halos lugubres sur les arches de glace et les piliers torsadés. Je demeurai stupéfait après quelques pas. Une cathédrale entière aurait tenu dans cette pièce. Le plafond était si haut qu’il se perdait dans les ténèbres, et seules les flammes pâles de quelques candélabres tristes faisaient danser des ombres dans la glace sculptée de fleurs de neige.

— La Dame va vous recevoir dans la salle du trône. Si vous commettez l’affront de brandir une arme en sa présence, vous rejoindrez les habitants de son jardin.

— Personne ne va se battre, assura Kheirôn de sa voix chaude.

Son jardin… Je revis les visages tordus de terreur et les membres pétrifiés. Alors toutes ces personnes étaient ses ennemis, pas ses fidèles. C’était réconfortant, en quelque sorte.

La femme sous le manteau sombre nous fit gravir un haut escalier puis posa une main fine et blanche comme la neige sur une lourde porte sans poignée. Et comme si la glace opaque réagissait à cette délicate poussée, les deux énormes battants s’ouvrirent lentement, glissant en silence.

La salle du trône, pour ce que je pouvais en voir, avait des proportions plus démentielles encore que le hall. Et elle n’était pas beaucoup plus éclairée. Le palais de Morana, semblait-il, était un grand sépulcre vide, taillé pour des géants, habité par personne, élevé simplement à la gloire du froid et des ténèbres.

Nous ne la vîmes pas immédiatement. Ce n’était pas une grande reine, juchée superbement sur un trône de joyaux. D’ailleurs, il n’y avait pas de trône, ni même de chaise, aucun meuble, pas d’estrade, de tapis ou de bannière. Entre les immenses piliers et les arches complexes, il n’y avait rien, et aucun son ne résonnait dans la salle du trône.

Lech devina sa silhouette avant nous et dévia dans sa direction, sur la droite, près d’une série de grandes baies vitrées qui surplombaient l’allée extérieure par laquelle nous étions arrivés. Elle nous avait regardés approcher, compris-je. Immobile comme une statue de sa collection. Et son silence était plus effrayant que les cris bovins de Sydonay.

L’émissaire nous avait laissés à l’entrée de la salle du trône et nous nous présentâmes devant elle sans guide. Elle n’était qu’une silhouette blanche, revêtue de fourrures et d’une longue robe grise, à la longue chevelure de neige qui tombait librement dans son dos.

Lech tomba à genoux.

— Ma Dame…

Sa voix était si faible que cela me choqua. Un tremblement, un sanglot qui brisa le silence, sans se répercuter nulle part. Le froid engloutissait tout dans sa gueule vorace.

Elle se retourna lentement et baissa vers Lech l’ovale parfait de son visage. Il aurait été impossible de lui donner un âge. Ses traits étaient jeunes, harmonieux comme une sculpture classique. Mais son regard était celui d’une très vieille femme, épuisée et dévastée par le chagrin.

— Te voilà, Lech, dit-elle d’une voix veloutée, plus rauque que ce que j’avais attendu, plus douce aussi. Les épreuves t’ont taillé un cœur de glace. Je me souviens pourtant que tu pleurais dans la neige, quand tu étais enfant et que les hommes te menaient à la chasse. Je savais qu’un jour, je pourrais t’étreindre. Tu as fini par me trouver.

— Je me suis égaré si longtemps, répondit le bourreau, un sanglot douloureux dans sa voix cassée. Je ne pensais plus avoir la force de me présenter devant vous.

Il avait la tête baissée par l’accablement. Je savais que c’était un homme torturé. Mais j’ignorais que son fardeau pesait si lourd et qu’il était si proche de se briser.

— Je viens vous demander de me pardonner mes crimes, continua-t-il. Je suis venu expier. Je vous offre tout ce que je suis, tout ce que je possède. Et je vous ai apporté un présent en gage de ma bonne foi.

Morana leva vers moi ses yeux de défunte, d’un bleu tel qu’il me sembla que je pouvais ressentir le froid.

— Tu es venu, mon enfant, dit-elle tout bas en reportant le regard sur Lech. Je n’ai besoin de nul autre présent. Dépose ton fardeau entre mes mains, et tu n’endureras plus jamais les brûlures du regret et le bouillonnement de la haine te sera inconnu. Je t’offre la paix, mon fils.

— J’accepte votre don, trembla-t-il. J’en ai rêvé sans cesse depuis ma mort, j’en ai rêvé sans croire que je pourrais encore le mériter. Je vous offre mon âme, ma Dame.

Morana avança jusqu’à Lech et posa un genou à terre. Ses longues mains osseuses vinrent prendre en coupe le visage du bourreau, comme si, se penchant sur un calice de cristal limpide, elle s’apprêtait à boire l’onde la plus pure.

Elle ferma les yeux et ses lèvres pâles embrassèrent le front de Lech. Il trembla comme s’il souffrait, en proie à une forte fièvre ou exposé aux rudesses d’une bise hurlante. Puis il expira lentement, ravala un sanglot et se calma tout à fait.

Lorsque Morana le lâcha et se redressa, il le fit aussi, avec précaution, craignant peut-être que ses jambes le lâchent. Il battit des paupières, l’air étonné, comme surpris de découvrir qu’une douleur ancienne s’était enfin tue.

— Tu es le bienvenu dans mon royaume, maintenant et jusqu’à la fin des temps, lui dit-elle.

Puis elle fit un signe de tête pour désigner quelque chose derrière nous. Toute petite entre les immenses piliers, se tenait l’émissaire, immobile dans son manteau sombre.

— J’ai reconnu ta voix, tout à l’heure, dans la neige, dit le bourreau à la silhouette. Je ne l’ai jamais oubliée. Je te demande pardon, Rzepka.

Elle s’était approchée et, d’un mouvement, elle repoussa sa profonde capuche, révélant un visage d’aristocrate, une pure beauté slave aux traits nobles et graves.

— J’ai toujours su que tu viendrais. Tu me l’avais promis, quand nous étions enfants. Tu avais fait le serment sur ton âme de m’aimer pour l’éternité. J’y ai toujours cru, même quand notre mariage a été annulé, même quand la maladie m’a prise, même quand il n’y a plus eu d’espoir. Je t’ai attendu.

Elle frissonna quand il posa la main sur sa joue. Il embrassa sa pommette, ses paupières qui s’étaient fermées sous ses caresses, son front, ses cheveux, il l’enlaça comme un trésor. J’avais été aimé comme ça moi aussi. Et ce souvenir martela mon cœur blessé.

— Viens, dit-elle en rouvrant les yeux. Notre Dame doit s’entretenir avec ses invités. Viens, je veux te montrer notre demeure.

Ils remercièrent Morana qui les regardait, impassible, et s’inclinèrent devant elle avant de s’éloigner en parlant bas.

— C’était, je crois, mon dernier fidèle, dit la déesse en le regardant s’éloigner. À présent mon royaume est au complet. J’entre au panthéon des dieux oubliés.

— Suis-je votre prisonnier ? demandai-je sans détour.

Elle me balaya du regard.

— Ingénieuse, cette cape. C’est du bel ouvrage. Mais je sais qui tu es et je devine sans mal qui te l’a donnée, et pour quelles raisons. Il est contrariant d’être entraîné dans leurs guerres, n’est-ce pas ?

Étrangement, je ne doutais pas qu’elle connaisse mon identité. Les habitants de l’Érèbe avaient entendu la prédiction qui me concernait, c’était même d’eux que je l’avais apprise, par l’entremise de Lyad.

— « Contrariant » n’est pas le mot que j’aurais employé, répondis-je sombrement. Cette guerre m’a coûté tout ce que j’avais.

— Oh non, pas tout encore. Il y a en toi une ardeur que même moi, je ne peux éteindre. Cet amour qui te consume est une malédiction dont je ne peux te libérer. Nos cœurs ne sont que des combustibles dévorés par les flammes. Je devrais te jeter hors d’ici. Mais j’ai pitié de toi.

Elle tourna son regard vers les ténèbres du dehors, à travers la glace translucide de la baie.

— Je sais bien ce que cela fait d’être le jouet des immortels. Je sais comme le tison de la trahison entre dans le cœur. Je sais ce que tu as perdu, et par la main de qui tu l’as perdu.

Je restai silencieux. Il n’y avait rien à dire. Mais j’avais l’impression qu’elle n’était pas mon ennemie.

— Sydonay a tenté de forcer le portail pour venir te chercher ici, déclara-t-elle d’un ton neutre comme si elle faisait un ennuyeux commentaire sur le temps.

Je frémis et échangeai un regard alarmé avec Kheirôn.

— Allez-vous me livrer à lui ?

Elle me jeta un regard vexé et sa voix se fit plus sèche.

— Je ne travaille pas pour Sydonay, je ne dois allégeance à personne. Il ne pourra s’introduire dans mon royaume par aucun des portails que je garde. Quant à ceux que possèdent les chasseurs… Ils mènent vers le royaume des vivants pour la plupart. Si les armées rampantes de Sydonay les traversent, il leur faudra se confronter à la meute… Et ma foi, en ce qui me concerne, ils peuvent bien s’entre-tuer.

Elle avait dit cela avec une froideur indifférente, teintée de dégoût.

— Morana, suis-je votre prisonnier ? répétai-je parce que j’avais besoin de le savoir.

— Disons plutôt que je t’offre un asile. Tu es tellement affaibli, je n’ai rien à craindre de toi. Et nous avons un ennemi commun : les chasseurs rêvent de mon anéantissement presque autant que du tien. Ils ignorent que tu es là. Peut-être me seras-tu utile ? Et sinon…

Elle désigna du menton l’immense salle vide.

— Nous ne manquons pas de place.

— Alors vous n’êtes pas la déesse des chasseurs ? Ce n’est pas vous qui avez envoyé la chasse sauvage ?

Ses sourcils s’arquèrent et il sembla que je l’avais offensée.

— Moi ? La déesse de ces chiens ? Ils ne vénèrent personne, ils ne sont fidèles qu’à leur avidité. Leur chaleur me répugne, leur bestialité…

Sa grimace était éloquente.

— Mais ils ne viendront pas ici. Ils n’osent plus s’approcher.

Son regard se perdit parmi les statues de glace de son « jardin ».

— Avant, je croyais que mes ennemis étaient innombrables, dit-elle lentement comme pour m’expliquer quelque chose que je devais bien comprendre. Et puis… J’ai fait construire ce balcon et ainsi maintenant je peux les compter.

Je frissonnai. Dans le royaume des vivants, mon prince n’avait pas les moyens de lutter contre la chasse sauvage. Mais ici, c’était eux qui tremblaient devant Morana. Quelle puissance terrifiante pouvait-elle avoir pour que mes ennemis la craignent ? Si une déesse m’offrait sa protection, je n’allais certainement pas refuser. Elle tenait en respect Sydonay et les chasseurs, et c’était tout ce dont j’avais besoin pour l’instant, d’un refuge.

— Je vous remercie pour votre hospitalité, je ne m’attendais pas à cela. Mais je ne suis pas naïf, je suis certain qu’il y aura un prix à votre bienveillance. Qu’attendez-vous de moi ?

— Pas maintenant. Je n’ai pas le cœur à parler politique. Va, et repose-toi. Nous en discuterons plus tard.

— Et mon ami ? Peut-il rester ? Kheirôn n’a nulle part où aller et…

— Qu’il reste, me coupa-t-elle froidement, ou qu’il parte. Je m’en moque. Sortez.

Très bien… Elle n’était pas contrariante. Mais nous abusions de sa patience apparemment. Pouvait-on être immortel et s’agacer ainsi de perdre un peu de temps ? Je voyais bien qu’elle souffrait. Avait-elle perdu quelqu’un ? Ressemblerais-je à cela, moi aussi, au bout de l’éternité, quand j’aurais porté mon deuil jusqu’à devenir ma souffrance ? Le temps me semblerait-il trop court pour oublier celui que j’avais perdu ?

Dans le royaume des vivants, la peine s’érodait avec le passage des saisons. Ici, il n’y avait pas réellement de temps. Ou du moins, il n’avait pas de prise sur l’âme. Rien ne mettait fin à la douleur, elle se prolongeait à l’infini comme jetée dans le vide. C’était cela, l’enfer. Souffrir pour l’éternité, pas à cause d’une condamnation, pas à cause des flammes, ou du froid, mais parce que la peine n’avait pas de borne.

Nous nous inclinâmes mais elle ne nous regardait déjà plus. Kheirôn ouvrit la marche et lorsque nous sortîmes de la salle du trône, les lourdes portes se refermèrent derrière nous, sans un bruit.

Un homme dans un costume blanc brodé de fil d’argent nous attendait. Sa peau était pâle, comme semblait-il tout le monde ici, et de longs cheveux blonds encadraient un visage taillé à la serpe à la neutralité presque inexpressive.

— Je vais vous guider à travers la forteresse jusqu’à vos appartements. Après cela, vous serez libres d’aller où bon vous semble, bien que nous vous déconseillions vivement de vous égarer hors de la protection bienveillante de notre déesse.

Kheirôn hocha la tête.

— Merci, nous vous suivons, répondis-je.

Et effectivement, nous avions besoin d’un guide ! Le palais de Morana n’était que pièces gigantesques, couloirs infinis, portes dérobées, sans poignées, indiscernables des murs de glace ; les ténèbres succédaient aux ténèbres, il n’y avait pas de fenêtres et la seule lueur venait des petites flammes bleutées qui dansaient au bout des chandeliers et des lampes à huile, sans jamais rien consumer semblait-il, tant elles étaient froides.

Notre chambre était au milieu d’un long couloir où les portes, cette fois, étaient décorées de gravures élégantes de manière à ce qu’on les distingue. Quand notre guide poussa la porte, j’écarquillai les yeux de surprise. Alors que tout le palais était nu, cette pièce était pourvue de décorations somptueuses.

Un vaste lit à baldaquin s’ornait de couvertures et de tentures bleu paon, il était si vaste qu’on aurait pu y dormir à quatre. Des tapis de fourrure au sol isolaient le bruit des pas, et des tapisseries figurant des entrelacs de fleurs de givre recouvraient tous les murs de la pièce. Des meubles en bois noir garnissaient la pièce illuminée par un énorme candélabre fixé au plafond.

— La Dame vous offre cette chambre en raison de sa vue sur les jardins intérieurs, nous apprit notre guide. Je vais me retirer, mais s’il vous fallait quelque chose, il vous suffirait de sonner.

Il désigna une clochette d’argent près du lit.

Je le remerciai à nouveau et il sortit. Kheirôn s’était approché de la fenêtre.

— D’autres ennemis statufiés ? demandai-je en craignant de regarder.

— Non, ce sont de vrais jardins, c’est un très bel endroit.

Je m’avançai à mon tour et compris ce qu’il voulait dire. Nul n’aurait pu visiter le palais de Morana sans être subjugué par cette grâce hivernale qui entourait toute chose. Un long tapis de neige se déployait en contrebas, formant des chemins inviolés entre les parterres de ronciers blancs, des statues de glace – de véritables statues – représentaient des jeunes gens nus dansant légèrement, des cerfs bondissants, une fontaine d’où jaillissait une sirène… Il devait y en avoir d’autres, mais les faibles torches ne suffisaient pas à m’éclairer tout le jardin. Combien cet endroit aurait été beau, baigné dans la lumière d’un astre.

Au centre du jardin, cependant, je devinai la silhouette d’une sorte de petite chapelle à la beauté saisissante, hypnotique, comme si tout l’art du monde avait été employé à construire ce chef-d’œuvre. Des flèches et des arches, des gravures minutieuses comme de la dentelle que je devinais aux petites ombres que creusaient les flambeaux… Plus je le regardais, plus il me semblait que ma vue ne me venait pas seulement de mes yeux, comme si mon âme, à la fois dans la chambre et dans les jardins, caressait délicatement le mausolée et m’en apprenait jusqu’aux détails les plus imperceptibles.

Cet endroit m’attirait. Il semblait enfermer un trésor, un secret, une chose chère… Je n’aurais pas su dire d’où me venait cette impression, mais j’avais le sentiment que des émotions vibrantes de douleur s’étaient mêlées à la matière du monument.

Mais ici, qu’est-ce qui n’était pas chagrin et douleur ? Et froid ? Et ténèbres ? Ce n’était pas un enfer de hurlements et de tortures immergé dans des lacs de lave. C’était un lieu de deuil et de souffrance silencieuse, où l’on prenait toute la mesure de sa douleur, et l’endurait avec dignité.

Lorsque je revins à moi, Kheirôn n’était plus à mes côtés, il était allongé sur le lit, et il s’était changé. Ses vêtements du désert avaient été remplacés par un pantalon gris rentré dans des bottes souples de cuir fourré, une tunique blanche à manches longues et une élégante capeline de fourrure argentée fermée par une broche figurant un croissant de lune.

Son regard se posa sur moi lorsque je bougeai.

— Tu es sorti de ta transe, me dit-il sans reproche. Tu ne m’entendais plus, je n’ai pas osé te toucher.

J’étais troublé. J’étais resté immobile si longtemps que ça ?

— Je te demande pardon. Je ne m’en suis pas rendu compte, j’étais… Je crois que c’est la première fois que je me sens vraiment en sécurité depuis que je suis mort. J’ai l’impression que je peux enfin baisser ma garde et prendre la mesure de tout ce qui s’est passé.

Il m’offrit un sourire doux qui plissa un peu ses yeux verts.

— Moi, j’ai peu de souvenirs à ressasser. Mais je commence à comprendre ta détresse. Nous avons passé si peu de temps ensemble à la Nouvelle Khemenou… Pourtant tu m’as donné un nom, et à partir de cet instant, mes pensées ont cessé de couler entre mes doigts comme du sable. Mon esprit est devenu stable, comme s’il s’était enfin solidifié. Je n’ai que des souvenirs imprécis de mon errance avant de te rencontrer, je ne sais pas combien de temps elle a duré, ni où j’étais. Mais quand tu m’as nommé…

Il regarda autour de lui comme si la pièce silencieuse et immobile allait lui fournir les mots dont il avait besoin.

— Je ne pourrais jamais te remercier assez pour cela. Tu m’as sorti de l’enfer.

— Kheirôn, soufflai-je en approchant du lit.

— Quand je t’ai perdu… Quand cet homme t’a emmené… J’avais lu le mensonge dans son cœur. J’ai su qu’il allait te faire du mal. La peur que j’ai éprouvée pour toi, à l’idée que tu souffres sans que je puisse te venir en aide, sans que je puisse jamais te remercier de m’avoir sauvé… C’était une douleur atroce. Je ne peux pas imaginer ce que toi tu souffres.

Je m’assis sur le lit, à côté de lui.

— Je te demande pardon, Kheirôn. J’ai été égoïste et j’ai été aveuglé par ma peine et par l’espoir. Je n’avais même pas pensé que tu pourrais t’inquiéter pour moi, encore moins souffrir pour moi. Ma dette envers Lech est payée. Mais toi, je te dois toujours ma liberté. Demande-moi ce que tu veux.

— Laisse-moi rester avec toi, lâcha-t-il sans même avoir besoin d’y réfléchir. Je ne supporterais plus d’être seul dans tout l’univers. Et tes voyages me semblent assez dangereux pour que tu aies besoin d’aide.

Cette dernière remarque me tira un petit rire.

— Tu es certain que c’est ce que tu veux ? Je suis une personne triste, traquée par des démons majeurs, et tu dois savoir qu’une sorte de prophétie a annoncé que je réveillerais une sorte de monstre ancien qui détruirait tous les mondes, ou quelque chose comme ça…

Il écarquilla les yeux et rit à son tour.

— Je t’assure que c’est vrai ! protestai-je, le sourire aux lèvres.

— Tant pis pour les monstres, je veux rester avec toi. Au moins jusqu’à ce que tu retrouves celui que tu cherches.

Mon amusement se fana.

— Tu risques de rester coincé avec moi toute l’éternité, Kheirôn.

L’expression douce sur son visage me dit que l’idée ne lui faisait pas peur. Et je compris pourquoi il faisait cela. Il était si apaisant d’avoir une certitude, même une seule, savoir qu’il restait à mes côtés m’offrit un sentiment profond de stabilité.

Sortant un bras de ma cape de nuit, je posai ma main sur sa joue. Je n’avais pas vraiment eu l’occasion de me regarder depuis ma captivité mais je ne reconnus pas mes doigts. J’étais squelettique comme si toute substance avait quitté mon corps. Sydonay avait absorbé tant de mon énergie qu’il ne me restait rien. Comme je devais faire peur sous ma jolie cape… Mon visage était sûrement émacié comme celui d’un cadavre.

— Merci, soufflai-je avant de cacher à nouveau ma main, un peu précipitamment.

Puis pour détendre un peu l’atmosphère j’ajoutai :

— Où est-ce que tu as trouvé ce costume ? Tu es vraiment très beau.

Un sourire fanfaron éclaira ses lèvres.

— Oui, je sais ! Il était dans cette grande armoire, on dirait qu’il a été taillé pour moi.

— C’est peut-être le cas ? Morana connaissait mon nom, celui de mes ennemis, la mort de mon maître, pourquoi n’aurait-elle pas eu tes mensurations ?

— C’est une possibilité effrayante, dit-il très sérieusement, alors que nous regardions tous les deux le dais du lit, parsemé d’étoiles de givre brodées.

Puis nous rîmes tous deux, surtout du soulagement de se sentir à l’abri, et parce que l’amitié naît de ce genre de complicité. Elle est un baume sur les plaies, une caresse tiède dans un palais glacé.

† – † – †

La lune apparut et disparut dans le ciel au moins trois fois avant que je trouve la force de quitter la chambre. Je dormais presque continuellement. Parfois, je trouvais Kheirôn endormi à côté de moi. Mais la plupart du temps, il n’était pas là.

Il parcourait le palais et me racontait ses découvertes et ses rencontres pendant mes rares moments de lucidité. Il m’expliqua que plusieurs villes auraient pu tenir dans ce palais infini. Les fidèles de Morana le peuplaient et certains lieux étaient joyeux, ressemblant à des villages paisibles où les habitants s’occupaient simplement, au sein même de la forteresse.

Il avait retrouvé Lech qui s’était installé aux côtés de Repzka. Il était en paix et avait reçu le pardon de sa famille qui l’entourait désormais.

— Tu ne vas pas le reconnaître, m’avait dit Kheirôn. On dirait qu’il a rajeuni de plusieurs siècles.

J’étais heureux pour lui. Lech était un fidèle de mon prince, et il prenait soin des siens. Il aurait aimé savoir que j’avais pu faire le bonheur d’au moins l’un d’entre eux.

Parfois, je tirais une chaise, et je m’installais près de la fenêtre pour regarder le jardin sous la lumière mélancolique de la lune. Comment un astre aussi gros pouvait-il éclairer aussi peu ?

La chapelle, tout particulièrement, me fascinait. Sa tristesse était semblable à la mienne et mon cœur aurait pu reposer là, endeuillé, souffrant une douleur qui ne s’estompait pas, ne décroissait pas et dont rien ne pouvait me distraire.

Et puis, pour la première fois depuis notre arrivée, je vis Morana. Pâle et fantomatique dans sa longue robe blanche et son manteau au col fourré, elle marchait dans ses jardins, troublant à peine la neige, ses mains soulevant les pans de ses vêtements à la manière élégante d’une dame d’autrefois. Elle marcha jusqu’à la chapelle, poussa la porte qui la fermait et y pénétra.

Le mystère de ce lieu me tira alors de ma longue torpeur et je me levai, décidé cette fois à sortir de ma chambre, à rencontrer la déesse et à lui demander conseil sur ce qu’il convenait de faire. Car peut-être connaissait-elle un moyen de retrouver le prince.

Kheirôn n’était nulle part, mais il s’absentait parfois longtemps, m’offrant l’intimité et le silence dont j’avais besoin. Je ne savais pas vraiment comment rejoindre les jardins, et j’errai dans les couloirs obscurs jusqu’à rencontrer une jeune femme qui m’offrit de m’y conduire. Elle me laissa devant les portes en me recommandant de ne pas entrer dans la chapelle.

— Attendez que la Dame en sorte, il serait indélicat de s’immiscer dans son chagrin.

Je la remerciai, mais ne demandai pas de quel chagrin souffrait la déesse. Il me semblait qu’il aurait été inconvenant de l’apprendre de quelqu’un d’autre qu’elle-même.

Je traversai le jardin qui me parut tout autre sous ce nouvel angle de vue. Je découvris d’autres statues, les buissons de ronces donnaient des fruits rouges couverts de givre, ravissants comme les décorations de Noël que nous accrochions au sapin avec Selenn. Mon cœur se serra à cette pensée. Ma grande sœur, à qui je ne dirais jamais adieu…

J’inspirai profondément l’air froid pour apaiser cette brûlure, et je m’arrêtai dans l’allée devant le mausolée. Tout était encore plus beau de près, encore plus grave, encore plus triste. La porte ouverte me révéla les longues étoffes de Morana, qui traînaient derrière elle, et sa silhouette penchée dans l’ombre, sur une sorte de tombeau.

Elle ne prononçait pas un son mais je voyais bien qu’elle pleurait. Quels grands désastres fallait-il pour dévaster une telle âme ? Elle me sembla plus proche de moi, blessée autant que je l’étais. Peut-être même plus encore.

Puis, lentement, elle se releva, déploya son élégante silhouette, et ressortit de la chapelle précédant l’écume duveteuse de son manteau. Ses yeux de glace me transpercèrent. Je ne dis rien. Le vent s’était levé et des rafales de ténèbres passaient entre nous.

Elle referma la porte de la chapelle. Le vent me rapporta sa voix.

— Tu ne t’es pas enfui.

— J’ai dans l’idée que mes pouvoirs ne vous intéressent en rien et que la menace des grands monstres oubliés vous indiffère.

— Je suis un grand monstre oublié. Viens, la douleur est trop forte ici.

Je la suivis dans son palais, à travers les couloirs déserts. Elle marchait lentement comme si, de toute façon, elle n’allait nulle part.

— Savez-vous comment je peux retrouver mon maître ? Ou à qui je pourrais le demander ?

Elle secoua la tête.

— Non. Il est tombé dans le néant. J’ignore ce qu’il advient de ceux qui s’y abîment. Rien, sans doute.

Mon cœur faisait un bruit de verre brisé dans ma poitrine, les morceaux pointus m’écorchaient la chair. Je restai silencieux longtemps, essayant de contenir cette douleur. C’était aussi facile et agréable que tenter d’avaler tout l’océan pour ne pas s’y noyer.

— Qu’attendez-vous de moi ? Tout le monde attend quelque chose de moi.

— Moi je n’attends plus rien de personne. J’étais bonne avant, j’étais douce, mon royaume n’était pas aussi hostile, mes baisers consolaient et guérissaient les âmes. Je ne serai plus jamais cette Morana. Mais ta peine me touche, tu es trop petit et trop jeune pour être en proie à de si grands tourments. Tes ennemis sont trop puissants et tu es brisé.

Je baissai la tête. Je ne me sentais même pas humilié. C’était la vérité. Je n’avais aucune force, mes prétendus pouvoirs n’avaient jamais agenouillé personne, et j’avais perdu mon plus grand protecteur. Mon seul protecteur.

— Il est injuste que tu sois frappé par un tel destin, et c’est le rôle des dieux de rétablir l’équilibre rompu. Si tu le souhaites, je peux t’offrir un peu de ma puissance. À moi, elle ne m’est d’aucune utilité.

Je la regardai, stupéfait de sa proposition.

— Vous me demandez de passer un contrat ? Je vous remercie pour votre offre mais je ne passe de contrat avec personne, je…

Elle balaya ma réponse d’un geste souverain.

— Non. C’est un présent, je t’offre un peu de ma puissance si tu souhaites t’en saisir, en retour je ne te demande rien.

Sa générosité était incompréhensible pour moi.

— Et que me conseillez-vous de faire de cette puissance ?

Elle baissa vers moi l’ovale blanc de son visage et ses traits soudain se firent aiguisés comme des lames.

— Je suis certaine que tu l’as déjà envisagé. Venge-toi. Fais-toi justice toi-même, celui qui nous a tous créés ne le fera pas à ta place. Lève une armée, détruis Sydonay, reprends le royaume de ton maître. Tu en es l’héritier.

Ces mots me transpercèrent comme une flèche en plein cœur, mais cette fois, je n’eus pas mal. C’était galvanisant.

— C’est ainsi que les grands démons occupent leur éternité, ce sont eux qui te traqueront si tu ne combats pas. Tu seras toujours en danger, la menace que tu représentes ne s’arrête pas avec ton passage dans ce monde. Ils te craindront éternellement, ils voudront éternellement t’asservir pour se servir de toi ou pour te détruire. Ne le permets pas.

— Vous pensez vraiment que j’en suis capable ? Même avec le soutien de vos pouvoirs ?

Elle m’adressa un sourire énigmatique.

— Tu penses que j’ai toujours été une déesse ?

Je ne l’imaginais pas être faible, c’était impossible, mais ses mots avivèrent un brasier en moi et m’offrirent l’espoir.

— Où trouverais-je une armée ? Qui voudra me suivre ?

— En effet, qui voudrait suivre un humain qui a la puissance de s’opposer aux démons ?

C’était apparemment une question rhétorique. Elle rit, mais sa voix était froide.

— Quand la rumeur dira qu’une âme se dresse contre leur tyrannie, tu auras autant de guerriers qu’il y a d’étoiles dans le ciel. Fais-le pour toi, les esclaves de Sydonay croiront que tu l’as fait pour eux. Triomphe de Bélial, triomphe du Seigneur de l’Ouest. Et la légende de ce garçon destiné à réveiller le serpent endormi tombera dans l’oubli. Choisis ton nom, écris ce que tu veux être et tu le deviendras.

Elle était un serpent dans mon jardin dévasté. Elle ne me proposait pas la paix ou le pardon. Elle m’offrait le glaive. Et je le reçus de ses mains froides parce que je savais qu’il n’y avait pas d’autre voie.

Elle dut comprendre à mon regard que j’acceptais, parce que, se détournant de moi, elle ajouta :

— Ne me remercie pas, rien de tout cela n’allégera ta douleur. Dans très longtemps, quand tu t’assiéras sur ton trône, grand et invaincu et que tu n’auras plus d’ennemis à combattre, tu élèveras un sépulcre en souvenir de ce que tu as perdu et jamais tes yeux ne s’en détacheront vraiment. Cherche ton maître tant que tu gardes espoir. Le jour où il n’y en aura plus aucun, ta souffrance te dévorera, et tu te rappelleras de moi. Souviens-toi que je ne t’avais promis aucun soulagement.

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