Nox Æterna – Chapitre 2
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Nox Æterna – Chapitre 2

Chaque mois, et jusqu’à la sortie du livre, découvrez un nouveau chapitre de Nox Æterna (Nox Arcana #2) de Victoriane Vadi ! Retrouvez Valenn où vous l’aviez laissé après la fin de Nox Atra et n’hésitez pas à laisser à l’auteur vos impressions sur ces nouveaux chapitres.


Chapitre 2 ~ Usque ad sideras

† . † . †

« Peut-être un jour, je serai loin de toi

Sur l’autre rive, mais, tu sais

Nos chemins se ressemblent

Tu apprendras

Toutes les errances

Au milieu du monde où tu t’avances »

 

Cécile Corbel, Kamkatcha

† . † . †

 

Un peu étourdi, je m’assis sur la rive, là où le soleil naissant projetait l’ombre protectrice du temple de Thot. Le fleuve qui coulait là n’était ni le Nil, ni le Léthé, il ne ressemblait pas non plus aux canaux de ma ville. Mais sans originalité, toutes les rivières évoquent immanquablement le temps perdu et les êtres qui ne reviendront pas.

Aussi je restai là, sans rien faire, sans rien penser, à nouveau fauché par ma propre souffrance comme par une maladie sans remède qui se serait rappelée à moi sans cesse. Je contemplai ce monde immatériel et ma voix retrouva d’elle-même les paroles d’une chanson. Quelque chose de rassurant, pas un chant cosmique fait pour élever les âmes et révéler la vérité, juste un air de la Terre, quelque chose qui passait à la radio. Je fredonnai en retrouvant au hasard quelques paroles au sujet d’un cimetière, de quelqu’un qui repose en paix là où on ne peut plus être blessé, et tous les pires jours que la vie apporte, les tremblements de terre, et tout ce qui finit enfoui sous la neige.

Peut-être que toutes les choses qu’on apprenait au cours de notre vie étaient destinées à nous soutenir dans ces moments-là. Les pires jours étaient ceux qui donnaient un sens à la vieille poésie, aux chansons dont les paroles nous habitaient, sans qu’on sache pourquoi. Mais c’était un soutien trop ténu, une ombrelle de papier pour affronter les ouragans. Les mots n’avaient pas la force de soulager le silence et la solitude, aucune chanson ne me le ramènerait.

Où es-tu ? demandai-je au silence qui me l’avait enlevé.

Est-ce que j’allais errer ainsi, de rive en rive, pour l’éternité, en hurlant parce que je l’avais perdu, aussi épouvanté qu’à la première seconde ?

Peut-être. Cette douleur ne décroissait pas. Pourquoi ne pouvais-je pas au moins me souvenir de son nom ? Pourquoi les traits de son visage m’échappaient-ils ? En cet instant, j’aurais pu étreindre n’importe quoi, une de ses chemises, un oreiller de notre chambre, son absence m’était si intolérable que je me serais contenté de poussières de lui.

Un bruit de pas suspendit ma douleur l’espace d’un instant. Je me retournai brusquement. J’avais baissé ma garde, ici, dans cet endroit inconnu, où les serviteurs de Sydonay ou de Bélial, ou de tous ceux dont ni le nom ni la menace n’avaient disparu, pouvaient être à ma recherche.

Je me relevai brusquement et me tournai vers un homme vêtu de noir, il avait des vêtements de nomade, poussiéreux et amples.

C’était un bel homme, pour ce que j’en voyais, mais son âge était indéfinissable. On aurait pu tout aussi justement dire qu’il était à peine plus vieux que moi, ou qu’il était infiniment plus ancien. Il me fixait avec un sourire de miel qui m’évoqua un souvenir dans une impression fugace. Ses yeux, eux, changeaient à chaque seconde. Ils étaient insaisissables comme l’eau d’un torrent, tantôt rieurs, graves, ou tristes, amusés, puis accablés de fatigue et de douleur. C’était comme si plusieurs identités se partageaient ses prunelles.

Son visage si particulier contrastait vivement avec la simplicité de sa tenue et ses cheveux dorés lui tombaient sur les épaules en boucles souples et folâtres.

Si j’eus tout le loisir de l’observer en détail, c’est qu’il en faisait de même de son côté, alors que ma cape laissait bien moins de possibilités d’observation.

— Que faites-vous ici ? demandai-je sur la défensive.

Il haussa les épaules.

— J’ai entendu quelqu’un chanter. Je suis venu voir.

— Personne ne chante, dis-je sèchement.

Je n’étais effectivement plus d’humeur à cela.

— Je peux m’asseoir ? demanda-t-il.

— Je ne préfère pas.

Il me dévisagea, mais il n’y avait rien à voir avec la cape. Seulement un ciel étoilé percé d’un regard triste. J’étais plutôt beau avant pourtant. Quand il me faisait l’amour, je devais être sublime. La beauté, semblait-il, était directement liée au bonheur.

Ses yeux qui m’avaient semblé gris pendant un instant prirent une teinte bleu nuit. Malgré l’excentricité de son apparence, il ressemblait à n’importe qui, me dis-je, sans comprendre tout à fait le sens de cette pensée.

Par curiosité, et parce que je craignais qu’il soit un ennemi, je cherchai à connaître son nom. Mais alors que mon pouvoir s’était heurté à une barrière lorsque j’avais tenté de connaître le nom de mon mystérieux guide, il traversa sans mal mon vis-à-vis comme s’il n’était fait que de vide. Il se passa alors une chose étrange, j’eus l’impression que la base de données qui renfermait tous les noms était défaillante, la seule réponse qui me parvint fut un « ? », comme si toute la Création haussait les épaules.

Il n’avait pas d’identité. Ou il me la cachait, ce qui était tout aussi effrayant.

— Tu as l’air triste, dit-il en me tirant de mes pensées.

— Tais-toi, ordonnai-je d’une voix proche de se briser.

J’étais vexé que ce soit si flagrant qu’il le perçoive malgré la cape. Il s’assit cavalièrement sur les galets, tout près de moi alors que j’avais dit que je ne voulais pas. Il était obligé de se dévisser le cou pour me voir.

— Tu ne veux pas me raconter ?

— Non, absolument pas.

— Comment tu t’appelles ?

— Il n’y a aucune chance pour que je te le dise.

Il haussa à nouveau les épaules, pas vraiment impressionné par mon hostilité.

— Ça me va.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demandai-je, méfiant.

— Je ne sais pas trop. Je suis là par hasard, je crois.

— Tu crois ?

— Je me suis perdu, je ne sais plus pourquoi je suis venu.

— Tu es mort récemment ? demandai-je en songeant qu’il avait l’air aussi égaré que moi.

Son visage afficha une expression de choc comme si cette idée lui traversait l’esprit pour la première fois. Il devait être un humain qui venait de mourir et qui était encore bouleversé.

— Je ne sais pas. Je n’ai aucun souvenir, de rien. Et je me suis réveillé dans un endroit inconnu. Tu ne veux pas t’asseoir ? Je ne te ferai pas de mal. Je ne connais pas mon identité, mais je suis sûr de mon cœur.

Je le dévisageai avec suspicion.

— Je ne te ferai pas de mal, répéta-t-il.

J’aurais dû partir, il était louche. Mais il était si dur d’être totalement seul, j’avais besoin de parler un peu, avec n’importe qui.

— Tu ne te rappelles pas ta mort ? insistai-je.

Il secoua lentement la tête. C’était affreux, comment pouvait-on perdre le souvenir d’une telle chose ? Est-ce qu’il avait eu une mort trop violente ou trop rapide pour que son âme en conserve la mémoire ?

— Et toi ? demanda-t-il.

— Moi je sais, répondis-je avec prudence.

Mais au moment où je le dis, je réalisai que c’était prétentieux. En vérité, je ne savais pas grand-chose. Je ne me souvenais pas du nom de mon maître, ma mémoire se dissolvait à une vitesse alarmante et je n’avais aucune idée du temps écoulé sur Terre depuis que Sydonay m’avait tué. Avant mon réveil sur la rive, il y avait eu les ténèbres et elles pouvaient bien s’être déversées sur moi pendant une éternité tant mon errance intérieure m’avait semblé longue. En vérité, j’avais perdu tous mes repères, d’autant que le temps ici était incertain.

— Est-ce qu’on est condamnés à tout oublier ? demandai-je, la gorge nouée. Est-ce que je vais oublier, moi aussi ?

Lentement, je m’assis près de lui. Pas parce que j’avais baissé ma garde mais parce que mes jambes ne me portaient plus.

— Je l’ignore, reconnut-il. Je ne voulais pas te faire peur, ou te rendre triste. Les gens d’ici, ils ne semblent pas oublier. Peut-être qu’on conserve ses souvenirs quand on les partage ? J’ai peut-être erré trop longtemps seul, et je me suis perdu. C’est un peu comme si je n’existais pas, tout en étant encore là pour le constater.

Je le regardai sans rien dire. Sa solitude était une torture qui me renvoya à la mienne. Il n’avait rien, pas même le souvenir de quelqu’un à qui se rattacher.

— Tu n’as absolument aucun souvenir ?

— Si. Parfois je me souviens d’un endroit, le nom de quelque chose… Je ne suis pas comme un nouveau-né, mais je n’ai aucun souvenir personnel…

— C’est triste, soufflai-je, surpris d’être encore capable de compassion malgré le vide immense que j’avais dans le cœur.

— C’est effrayant, oui. Je me demande qui j’ai oublié. Peut-être qu’il y a quelqu’un qui m’attend quelque part. Depuis des années, depuis des siècles…

— Il te faut un nom, dis-je doucement après un silence, persuadé que c’était la clef. Sans nom, tu ne pourras pas conserver de mémoire, tu ne seras personne. Si tu ne peux pas retrouver le tien, alors il faut t’en choisir un nouveau.

Il sourit.

— C’est une bonne idée.

Puis après un nouveau silence :

— Aucun nom ne me vient à l’esprit et je ne saurais pas comment choisir.

Je réfléchis. J’avais eu l’occasion de lire beaucoup de livres dans la librairie du vieux McGorwan et je songeai à des personnages frappés d’amnésie. Il y avait Thamyris, l’aède que les muses avaient privé de mémoire parce qu’il les avait défiées, Hidalgo Don Quichotte, qui dans ses crises de folie, pouvait oublier jusqu’à son identité, le roi Dushyanta décrit par le poète indien Kâlidâsa, qui perdait le souvenir de sa bien-aimée à cause d’un mauvais sort…

Mais il n’était peut-être pas charitable de donner à un amnésique le nom d’un amnésique. Ce n’était pas lui rendre service. Il fallait plutôt le nom de quelqu’un dont les connaissances étaient sûres, quelqu’un de fiable, en qui on pouvait avoir confiance et qui pouvait avoir confiance en lui-même. L’image de Chiron, le centaure à qui on avait remis l’éducation d’Achille parce qu’il était sage, immortel, excellent combattant et que ses connaissances étaient innombrables, s’imposa à moi.

Son nom grec était Kheirôn.

Kheirôn, c’était parfait. Je le proposai à l’inconnu qui accepta avec un sourire.

— Kheirôn, ça te va bien, dis-je avec l’impression que déjà, quelque chose en lui se modifiait pour épouser cette identité nouvelle.

Ses boucles demeurèrent dorées mais ses yeux se fixèrent sur une teinte verte lumineuse. Ses traits cessèrent également de changer et son visage devint harmonieux et assuré. Après ces derniers changements, son apparence ne se modifia plus. Il hocha la tête avec un sourire plus doux que ce à quoi je m’étais attendu.

— C’est bon d’avoir un nom.

Nommer quelqu’un était une chose étrange. Je n’avais jamais eu l’occasion de le faire, je n’avais bien sûr jamais eu d’enfant, ni aucun animal de compagnie. Donner un nom changeait quelque chose du monde et raccourcissait les distances, et dans cette situation précise, cela ressemblait purement et simplement à de la magie.

Dès lors qu’il fut Kheirôn, cet inconnu me sembla moins secret, moins dangereux et moins menaçant.

Je soupirai et posai les yeux sur le rivage. Le nom de celui que j’aimais, lui, avait disparu, et pour cela, la distance qui s’étendait entre nous me semblait infinie. Allait-il disparaître jusqu’à être effacé de la mémoire de tous ? J’avais déjà tout perdu : ma vie, toute possibilité d’avenir, ma famille à qui je ne dirais jamais adieu, les gens que j’avais appris à aimer, mes projets, mes espoirs, je m’étais perdu moi-même. Est-ce que ce monde allait aussi me prendre tout souvenir de lui ?

— C’est un bel endroit, dit Kheirôn lorsqu’un vol de hérons cendrés passa au-dessus de nous.

— Oui, admis-je. Ça pourrait être bien pire.

Je repensai à mon réveil au bord du Léthé, le fleuve dont l’eau condamne à l’oubli celui qui la boit. Peut-être que Kheirôn avait été seul à son réveil devant ce même fleuve, et la soif avait été trop forte. S’il avait bu l’eau du Léthé, ses souvenirs étaient peut-être irrémédiablement perdus. C’était une perspective bien triste.

— Tu es arrivé dans cette ville il y a combien de temps ?

— Je suis arrivé cette nuit, je crois. Mais je ne sais pas où nous sommes. Et je ne me souviens plus où j’étais avant, ni pourquoi je suis venu ici.

— Moi non plus je ne sais pas trop ce que je fais là, admis-je, parce qu’à bien y réfléchir, c’était vrai, mon guide m’avait amené ici, mais je ne savais pas trop pour quoi, ni ce que j’étais censé attendre.

— On dirait que cet endroit est bien plus vivant que nous, dit-il en tournant la tête vers la ville.

Il était vrai que même à cette distance, on percevait des voix, des rires d’enfants, des cris venus du port et portés par le vent.

— Viens, je pense que tu as besoin de faire un tour.

J’eus un moment d’hésitation. C’était peut-être un piège. Mais après tout, qu’avais-je vraiment à perdre ? Et quelle preuve avais-je que mon mystérieux guide qui m’avait dispensé tous ses conseils sans me dire son nom voulait réellement mon bien ? Il aurait tout aussi bien pu y avoir Sydonay lui-même sous ce manteau blanc.

Kheirôn se leva et je l’imitai, presque surpris de le faire. J’avais besoin de marcher, de penser à autre chose qu’à ce qui me broyait le cœur, et nous marchâmes sur la rive, côte à côte, en silence, jusqu’à revenir à proximité de maisons.

Il était vrai que cet endroit était étonnamment vivant. Je n’imaginais pas le royaume des morts ainsi, vraiment pas. Je l’aurais représenté comme un lieu figé dans le temps, souterrain, sombre et lugubre, sans soleil, comme un grand cimetière triste ou une nécropole enfouie. Mais tous les gens que nous croisions semblaient parfaitement normaux, ancrés dans leur époque, plongés dans leur vie quotidienne, comme s’ils n’étaient jamais morts.

Parfois je sentais un regard s’attarder un peu sur moi, dans mon étrange vêtement, mais les habitants de la Nouvelle Khemenou ne s’étonnaient de rien et je ne fus pas regardé plus bizarrement que si j’avais porté une veste chaude un jour de canicule.

— Est-ce que tu as faim ? me demanda Kheirôn alors que nous passions devant des étals de marchandises.

— Non, répondis-je en observant avidement cette surprenante uchronie. Et de toute façon quelqu’un m’a conseillé de ne rien boire et de ne rien manger ici. Je ne sais pas pourquoi.

— Peut-être que cette personne craignait que tu ne rentres plus dans ta cape…

Je lui jetai un regard perplexe, étonné qu’il fasse de l’humour sur un ton si sérieux. Car cela en était forcément : j’aurais pu cacher un arbre sous cette cape, j’en étais sûr.

Nous nous promenâmes au hasard pendant de longues heures. Cet endroit était une source perpétuelle d’étonnement. Par moments, au milieu de la foule de peaux de miel et de vêtements antiques, un individu d’une autre époque détonnait par son excentricité et son accoutrement d’un autre temps. Certaines échoppes vendaient des produits inconnus, je ne comprenais pas tout ce que je voyais, et ce dépaysement était troublant.

Peu à peu, la réalité que j’avais sous les yeux se superposait au monde que j’avais connu, et tout en ayant conscience de la texture étrange de cet univers, je le trouvais plus réel que le royaume des vivants. C’était comme passer de l’autre côté du miroir ; par un étrange jeu d’optique, l’illusion devenait la vérité et l’ancienne vérité prenait des allures de rêve insensé.

Nous nous assîmes en fin d’après-midi sur un muret, à l’ombre d’un figuier. L’odeur de sucre était enivrante. Kheirôn me parlait parfois à la manière prudente d’un nouvel ami : il ne me posait pas de questions directes sur moi mais commentait avec humour ce qui nous entourait et par moments, une information lui revenait et il disait « tiens, ces gens jouent au mehen ! » ou « écarte-toi, le marchand de gauche vend des amulettes de protection, il risque d’essayer de nous en vendre de force, on doit avoir l’air de pèlerins… ». Il suffisait de remplacer les mots « mehen » par « jeu de l’oie » et « pèlerins » par « touristes » et les différences culturelles étaient complètement gommées.

Je me demandais par moments ce que cela aurait été de voir ce monde avec mon amant, dans un avenir perdu et paisible où je serais mort de vieillesse après une longue vie sans histoires. J’aurais certainement adoré. Il me sembla, le temps d’un battement de cils, que je pouvais sentir ses doigts se perdre dans mes cheveux, sa présence à mes côtés, comme s’il n’était jamais parti.

Je fus reconnaissant au manteau de Thot de dissimuler mes larmes. Kheirôn bougea à côté de moi, sa jambe se déplaça sur le muret. Il ramena un genou contre sa poitrine, son autre jambe pendait dans le vide. Ses yeux verts étaient pleins de sérieux.

— Tu es très silencieux, dit-il, un peu hésitant. Je vois bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Peut-être que je pourrais t’aider ?

Je secouai la tête.

— J’ai perdu quelqu’un, répondis-je avec amertume. Une personne qui m’était très chère… plus que tout, en fait.

— Si tu as perdu quelqu’un, les dieux peuvent t’aider à le retrouver, énonça-t-il sans hésiter comme une vérité apprise par cœur, ressurgie de ses souvenirs perdus.

— J’ai parlé au dieu Thot hier.

Il écarquilla les yeux.

— Eh bien… ça c’est un privilège ! Qu’a-t-il dit ?

Je haussai les épaules.

— Des énigmes, des choses incompréhensibles… Des trucs de biscuits chinois.

Kheirôn éclata de rire. Sa voix était profonde et chaude et il avait un rire de bon vivant, réconfortant.

La frustration que j’avais contenue jusque-là éclata soudain.

— Il ne m’a conseillé que des choses absurdes et inutiles ! m’énervai-je. Il a dit que je ne pourrais pas retrouver mon maître parce que justement, je le cherchais. Alors peut-être que la meilleure chose à faire est de rester ici à attendre que lui me retrouve ? Mais ça n’a aucun sens parce que… s’il existe encore… je ne vois pas comment il pourrait me retrouver. Il est peut-être prisonnier, blessé, ou…

Ma voix se brisa sur l’éventualité qu’il ait tout simplement disparu définitivement, comme s’il n’avait jamais existé. Et que ce soit plutôt pour cela qu’il m’était impossible de le retrouver. Mais je refusais de dire une telle chose à haute voix. Et d’ailleurs, je ne dis plus rien après ça.

Je songeais à mon étrange guide en blanc qui n’avait répondu à aucune question lui non plus, alors que j’avais le sentiment qu’il avait connu mon maître.

Kheirôn réfléchit en silence. Il délogeait de petites pierres du muret et les jetait mollement aux oiseaux qui nous tournaient autour en quête de nourriture. Il finit par soupirer.

— Je crois que c’est caractéristique des dieux et des oracles, dit-il. Ils ne parlent que par énigmes, et leurs conseils n’ont de sens que lorsqu’il est trop tard et qu’on n’en a plus besoin. Je ne me souviens plus de rien mais j’ai le sentiment qu’il y a un enseignement que j’ai retiré de ma vie passée, une certitude plus importante encore que mon identité : tout est infini, le temps, l’espace, et nos possibilités. Tu trouveras une réponse, tu retrouveras la personne que tu cherches.

— Comment tu peux en être sûr ? demandai-je tout en espérant qu’il ait raison, de tout mon cœur.

Il sourit avec chaleur.

— Je ne sais pas, mais j’ai l’impression que c’est la seule certitude qui demeure quand on a oublié tout le reste. Moi aussi, je finirai par comprendre ce que je fais là, qui j’étais, quelle est ma place. Personne ne demeure perdu éternellement. Il y a forcément un chemin.

Ce ne fut pas vraiment ses mots, mais sa façon de me regarder qui me réconforta. Lui aussi disait des banalités de biscuits chinois, mais il avait l’air sincère, sûr, confiant. Et c’était apaisant au milieu de ce monde mouvant, d’entendre quelqu’un énoncer une certitude absolue, même si elle n’avait pas du tout été vérifiée.

— Merci, murmurai-je.

Et après une hésitation :

— Je m’appelle Valenn.

Son visage s’éclaira d’un sourire.

— C’est un plaisir d’avoir fait ta connaissance.

Puis après un instant, il se laissa tomber du muret et épousseta ses vêtements de nomade.

— Allez viens, ne restons pas ici. Tout le monde va se mettre à table, c’est triste de voir des gens en famille quand on est perdu loin de chez soi.

J’acquiesçai et descendis du muret d’un mouvement leste. J’étais plus petit que lui, mais mon corps ne pesait pas de la même façon que dans le monde des vivants. La matière ici était plus légère, comme si elle n’était qu’une image virtuelle, qu’une projection sans consistance.

— J’ai envie d’aller voir les étoiles, ajouta Kheirôn en tournant le regard en direction des hauteurs de la ville.

Nous marchâmes jusqu’à la bordure extérieure de Khemenou. Je ne voulais pas quitter la ville, mon guide me l’avait déconseillé, mais là où nous étions, il y avait encore des maisons, de grandes villas reculées de la ville, derrière les enceintes desquelles on devinait des jardins et des habitations de luxe.

En dehors de la ville, s’étendaient d’un côté le fleuve aux abords verdoyants et de l’autre, un désert calcaire accidenté. Le vent charriait une poussière très fine, blanche, dont les grains s’accrochèrent aux vêtements de Kheirôn qui devinrent peu à peu grisâtres. Notre périple ne fut pas long, nous restâmes à vue des lumières du temple de Thot. Sa haute silhouette se découpait dans le couchant, comme un tableau romantique un peu triste.

Kheirôn s’assit dans le sable parsemé d’herbes rares et je l’imitai. Les étoiles qui se levaient perçaient de leur éclat encore faible le ciel bleu roi. Ces lumières d’un autre monde étaient d’une intimidante majesté qui m’apaisa.

Nous ne parlâmes pas. Kheirôn finit par s’allonger sur le dos, les bras croisés derrière la tête. J’ignorais à quoi il pensait, mais au milieu de ma douleur, la présence de ce calme inconnu constituait un solide rempart contre la solitude. Mes pensées errèrent entre les constellations.

Je me souvins de la nuit d’orage, l’horrible face bovine de Sydonay, et les bras de mon démon, chauds, rassurants, ce que j’avais éprouvé quand il m’avait sauvé. J’aurais voulu retourner à cet instant, pouvoir frapper à sa porte, m’asseoir dans son salon, lui demander pardon. Le regarder. Simplement être avec lui.

C’était entièrement de ma faute, s’il n’était plus là. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. J’avais été impuissant à le protéger, tout comme j’étais incapable de le retrouver aujourd’hui.

L’univers était immense. Et je n’étais rien, qu’un grain de sable dans la tempête.

Soudain Kheirôn sursauta et bougea. Il se ramassa sur lui-même, accroupi, et regarda autour de lui, ses yeux perçants scrutant les ombres.

— Quoi ? demandai-je à voix basse.

— Il y a quelqu’un, répondit-il sur le même ton.

Nous nous redressâmes lentement en observant les ténèbres.

— Sortez ! cria-t-il.

Il ne se passa rien. Je m’attendais à voir un chacal détaler dans l’ombre. Mais soudain, une silhouette se dressa, noire, sur le sable pâle.

Je me crispai, inquiet soudain. Une alarme retentit en moi. J’avais vu des gardes patrouiller près des maisons de luxe un peu plus tôt, si j’appelais à l’aide, quelqu’un viendrait peut-être nous secourir.

— Je viens en paix, répondit une voix masculine tandis que la silhouette levait les mains en signe de non-agression. Je vous demande pardon, je ne voulais pas vous faire peur.

Il avança de quelques pas prudents dans notre direction.

— On m’a envoyé vous chercher, mais avec votre manteau, je n’étais pas sûr de m’adresser à la bonne personne.

— Qui cherchez-vous ? demandai-je.

— Valenn Sanders, répondit l’ombre. J’ai un message pour lui.

— Un message de la part de Sydonay ou de celle de Bélial ? demandai-je, acide.

Mes ennemis étaient si nombreux que j’aurais pu énumérer bien plus de noms.

— Ni l’un, ni l’autre. C’est un message de votre maître.

Quelque chose en moi se serra. Il me fallut une longue seconde pour comprendre.

Puis le soulagement explosa dans ma poitrine et un bonheur infini coula dans mon âme comme un torrent d’eau claire. Je le savais ! Il existait toujours ! Il ne m’avait pas abandonné. Il était ici, quelque part, à me chercher.

L’homme était maintenant assez près pour que je voie son visage. Il portait de simples vêtements bruns et une profonde capuche pour se protéger du sable. Il découvrit son visage quand nous fûmes assez proches pour nous distinguer dans le noir et il plongea sa main dans une poche.

Kheirôn eut un mouvement protecteur, il me fit passer dans son dos et interposa son bras entre moi et l’inconnu. Son geste figea la scène et l’étranger ressortit sa main plus lentement pour ne pas nous effrayer. Il tendit le bras vers moi et déplia les doigts, paume vers le ciel, dévoilant un petit objet fin et long.

— L’Archonte est très affaibli, il a été gravement blessé et le Seigneur de l’Ouest lui a volé son nom et une partie de ses pouvoirs. Mais un démon majeur ne peut être détruit et envoyé dans le néant, seuls les humains le peuvent. Votre maître n’a pas la force de s’éloigner de Bitru, son domaine, mais il vous y attend, il est très inquiet pour vous. Tous ses meilleurs soldats sont à votre recherche.

Je m’approchai, dépassant la protection de Kheirôn. Dans la main de l’homme, se trouvait une petite pièce d’échecs, la dame noire. La pièce maîtresse du jeu de l’Archonte. C’était moi, c’était son message pour moi. L’homme disait vrai, mon maître m’attendait, il était inquiet pour moi, et il était trop puissant pour être anéanti par un mauvais tour de Sydonay.

J’étais si heureux que j’eus un rire nerveux.

— Conduisez-moi à lui, je vous suis, acceptai-je sans pouvoir m’empêcher de sourire.

— Attends, cela pourrait être un piège.

Kheirôn qui se tenait à mes côtés affichait un masque d’hostilité et d’inquiétude.

— Cet objet est un message que m’envoie mon maître, répondis-je. Je suis sûr que c’est lui, il ne m’abandonnerait pas. Il ferait tout pour me retrouver.

— Quelque chose n’est pas net, je ne peux pas te l’expliquer, mais je le sens. Valenn, n’y va pas.

Mon regard passait de Kheirôn au messager. Je me sentais troublé soudain, ne sachant plus à qui me fier. Mais pourtant, cette pièce…

Le messager fronça soudain les sourcils, son visage se durcit, miroir de celui de Kheirôn.

— Je te reconnais ! s’écria-t-il en pointant un doigt accusateur sur mon compagnon de la journée. Tu es un serviteur de Sydonay ! Tu travailles pour l’ennemi de mon maître !

Je me glaçai d’horreur avant de reculer d’un pas. Un homme sans nom qui s’était approché de moi au bord du fleuve, quand j’étais seul et vulnérable, et qui voulait maintenant m’empêcher de rejoindre mon maître… J’aurais dû me fier à mon premier instinct et le fuir. Un serviteur de Sydonay aux traits doux et joyeux, comme Erika, comme tous les pièges qu’il m’avait déjà tendus.

— Valenn… commença-t-il.

— Ne t’approche pas de moi ! le coupai-je en criant presque.

— Je ne sers personne, s’il te plaît, écoute-moi, il n’est pas ce qu’il dit.

— Non, je n’écoute rien, tranchai-je. J’ai baissé ma garde et tu m’aurais livré à Sydonay. Est-ce que tu sais seulement ce qu’il est prêt à me faire s’il met la main sur moi ?

Kheirôn demeura silencieux, l’air blessé, son désarroi était évident. Peut-être craignait-il de rentrer bredouille, ou bien il ignorait ce que son maître me voulait ? Je m’éloignai pourtant sans hésiter, refusant d’être encore manipulé par ce démon et ses manœuvres cruelles et déshonorantes.

— Je vous suis, répétai-je au messager, en tournant le dos à Kheirôn avec prudence.

D’ailleurs, Kheirôn n’était pas son nom, songeai-je en m’éloignant. Sydonay avait dû l’aider à dissimuler son identité pour mieux m’approcher.

Je suivis mon nouveau guide en direction du désert. Il avait lancé un dernier avertissement silencieux à Kheirôn avant que nous nous éloignions. Parfois, je me tournais pour voir sa silhouette, debout, là où je l’avais laissé. À quoi pensait-il ? Craignait-il de retourner aux côtés de Sydonay les mains vides ? Il m’avait souri avec bienveillance, il m’avait remonté le moral, et tout ce temps, il comptait me livrer au démon pour qu’il me torture et me brise.

À quelles autres tromperies devrais-je m’attendre ici ?

Alors que nous avancions dans le désert, je me retournai vers mon guide.

— Où va-t-on ? Où se trouve le domaine de mon maître ?

— Il n’est pas sur le même plan que la Nouvelle Khemenou. Nous allons passer un portail, votre maître est très impatient de vous retrouver. Il a envoyé ses meilleurs hommes vous chercher au fleuve, en espérant que votre âme s’y trouve, mais vous n’y étiez pas.

— Oui, quelqu’un m’a trouvé avant, dis-je.

Il faudrait d’ailleurs que je lui en parle, ce mystérieux être en blanc était peut-être un de nos ennemis. Et si c’était un ange ? Cette simple pensée me donna un frisson.

Nous arrivâmes au sommet d’une dune. Marcher aurait dû être pénible, dans ce sable, mais je n’éprouvais aucune fatigue. La joie de le revoir me rendait plus léger que jamais.

En contrebas, dans une sorte de creux entre plusieurs vallons d’argent, se trouvait une grande porte, ou plutôt, une arche. Elle était immense comme le portail monumental du temple de Thot, mais le granit blanc n’était décoré d’aucune fresque et d’aucun hiéroglyphe.

— C’est ici. Ces portails sont des points de passage entre les plans, m’expliqua-t-il. Cela fonctionne comme une déchirure profonde entre les strates d’existence. Si l’on connaît les bons mots, on peut se rendre où l’on veut.

— Même dans le royaume des vivants ? demandai-je, impressionné.

— Non, le royaume des vivants appartient au plan matériel, le plan le plus dense, à la fois éloigné de l’Éden et des royaumes inférieurs. Il est très compliqué d’y entrer et de s’y maintenir, cela demande une énergie considérable. Seuls les plus puissants en sont capables.

Il commença la descente vers le portail et je le suivis. Une brise légère sifflait dans l’air et au loin, une lune bleutée se levait entre les dunes de sable. Mon véritable voyage commençait ici. J’allais le retrouver lui, et partager son éternité. L’amertume de ma propre mort m’était une souffrance douce face à la promesse d’un temps infini passé à ses côtés.

Je touchai la pierre étonnamment chaude du portail, lorsque nous arrivâmes enfin à ses pieds. Il était plus gigantesque encore que ce qu’il m’avait semblé depuis la dune opposée.

Mon guide me demanda de rester derrière lui, et je me plaçai dans son dos, face à l’arche. Devant nous, entre les deux piliers colossaux, la lune bleue se levait et le désert déployait paresseusement ses collines d’opale.

Puis le messager de l’Archonte parla haut et fort.

— Je souhaite franchir le portail entre les mondes.

Il y eut un long silence. Et puis, comme venant de très loin, des voix chuchotèrent dans la langue ancienne que parlait aussi Thot.

— Nous ne te laisserons pas entrer chez nous, à moins que tu nous dises nos Noms cachés.

— Les-enfants-des-déesses-couronnées-de-Serpents, énonça le messager clairement.

— Bien. Quelle est ta destination ?

— Bitru.

— Nous te laisserons passer, chuchotèrent les voix du portail. Mais dis-nous encore : quel est le dieu qui gouverne à cette heure ? Quel est son Nom ?

— Celui-qui-protège-les-Deux-Terres : Thot, répondit le messager.

— Franchis le seuil et approche, dit alors la voix de Thot résonnant à nos oreilles, reconnaissable bien qu’invisible.

L’air entre les piliers de granit se mit soudain à vibrer comme l’illusion d’optique produite par la chaleur, qui crée des mirages d’eau. Peu à peu, le paysage contenu dans l’arche se transforma : les couleurs se brouillèrent et l’argent disparut pour laisser place à l’or. Des dunes de sable rouge et orangé s’étendaient jusqu’au pied d’une forteresse de grenat surmontée de coupoles étincelantes, baignée dans la lumière crépusculaire d’un soleil incarnat. Des reflets jaune et feu dansaient dans le désert, scintillant comme un trésor.

Bitru, le monde de mon maître, était un foyer de chaleur, un joyau lumineux, une gemme de mystère sertie dans l’or des dunes.

— Allons-y, me sourit le messager, amusé par mon immobilité ébahie. Il t’attend.

Et, abandonnant le royaume de Thot, je traversai le portail de ce qui devait être ma nouvelle demeure.

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Une pensée sur“ Nox Æterna – Chapitre 2

  • Cha
    Cha
    15 May 2018 6 h 36 min

    Ok donc moi je parie sur Belial et même si je ne peux pas blâmer valenn d'aller directement dans la gueule du loup, on ne laisse pas les gens qu'on vient de nommer tous seul derrière nous ! Tous de même ! Et merde valenn le "oui je me souviens tu est un espion de sydonay" c'est pas cramé du tout se genre de phrases ! Réveil toi mec ! Merci pour le chapitre

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