Guerrier – Chapitre 8

Publié par dans Lecture en ligne Étiquettes : sur 14 février 2017 7 commentaires

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Alors que le tome 3 est toujours en cours d’écriture, Faith Kean et MxM Bookmark s’associent pour vous proposer en exclusivité les trois premiers chapitres de Guerrier. Et pour fêter les 3 ans d’existence de MxM Bookmark comme il se doit, retrouvez chaque mois un nouveau chapitre des Chroniques de Ren jusqu’à la publication du tome 3 (en août 2017).

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GUERRIER – CHAPITRE 8

Ça faisait trois jours… Trois jours que j’attendais que Rydënhad autorise une rencontre. Trois jours que je traînais ma carcasse dans les couloirs du Palais de Ferin. Trois jours que je tournais en rond comme un lion en cage. Trois putains de jours de perdus ! J’avais bien essayé de forcer une confrontation, de trouver le roi de Ferin et de l’obliger à me parler mais ce Palais labyrinthique était un parfait endroit pour se cacher. De plus, les soldats de garde et les serviteurs que je croisais me donnaient toujours de fausses directions. J’avais fini par le comprendre… Chaque fois que je demandais où se trouvait le roi, on me répondait poliment en m’indiquant un salon, une salle d’audience ou une salle de travail… Mais lorsque j’arrivais, il n’y avait plus personne dans ledit salon ou dans ladite salle !

J’avais fini par comprendre qu’on me faisait tourner en rond de façon délibérée. Et lorsque j’essayais de le trouver moi-même, quelqu’un débarquait systématiquement pour m’attirer ailleurs ou me faire perdre mon temps. Je commençais à douter de tout le monde… à commencer par mes propres alliés.

Acqen ou Vike avaient chaque fois trouvé une excuse pour passer la nuit dans ma chambre. Soit sur l’un des coussins du petit salon, soit dans mon lit, heureusement assez grand. Ils prétendaient que c’était pour ma protection, qu’ils ne faisaient pas confiance à Alderian et Rydënhad mais je n’étais pas convaincu de leur honnêteté. Et pour cause… Dans la journée, j’étais toujours accompagné de l’un d’eux ou de Norhan. Ils se relayaient pour me guider dans le Palais, pour m’occuper ou pour me donner des leçons de magie pour Acqen et Vike ou de combat avec Norhan.

Ces activités n’étaient pas des pertes de temps mais je n’étais pas assez stupide pour ne pas comprendre qu’on me cachait quelque chose. Lassé de leur jeu, j’avais réussi à échapper à la garde d’Acqen et filai tout droit vers les jardins à la recherche de Caïn. Si personne ne me disait la vérité ou ne se montrait honnête avec moi, alors je trouverais celui qui ne me mentirait pas.

Les jardins du Palais étaient de loin les plus beau que j’avais jamais vus. De la végétation courait partout où je posais mon regard, donnant l’impression de pousser sauvagement, sans entretien, mais des serviteurs çà et là s’occupaient bien de tailler certaines plantes pour laisser quelques passages à ceux qui se promenaient. Au moins, je comprenais pourquoi Caïn avait été invité à y rester… Il pouvait facilement se dissimuler aux yeux des habitants de Ferin dans les fourrés ou dans les arbres qui s’étendaient ici.

Les salles d’eau du palais déversaient régulièrement leur surplus d’eau dans de grands bassins en contre-bas qui s’écoulaient ensuite par de petits canaux dans les jardins. Un serviteur m’avait expliqué que l’eau était ensuite purifiée par magie et alimentait les nombreuses fontaines à eau de la cité pour que tous puissent profiter d’une eau potable et propre. L’eau était puisée sous le palais, au cœur de la roche dans une rivière souterraine que les habitants considéraient comme sacrée.

En apprendre plus sur Ferin me plaisait beaucoup, c’était une cité fantastique qui recelait autant d’histoire que de curiosités merveilleuses. Et si j’avais été là en touriste, j’aurais adoré m’y promener distraitement à la recherche de tous ses mystères. Mais je n’étais pas là pour ça, bon sang !

Débouchant d’un petit sentier à peine praticable, je m’apprêtais à appeler Caïn pour la cinquième fois lorsqu’un sifflement attira mon attention en l’air. Plissant les yeux pour voir au-delà des branches d’arbre, je découvris Vike, assise sur une branche, qui me faisait signe.

— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?!

J’étais assez irrité de la voir et ça indiquait combien j’en avais marre d’être suivi partout où j’allais. Je pensais qu’elle m’avait surveillé depuis mon entrée dans les jardins mais elle m’indiqua une direction avant de me faire signe de la rejoindre. Curieux, je décidai de repousser mes recherches et de grimper. Ce fut assez facile parce que le pouvoir de Luta était directement lié à la nature. Chaque fois que je cherchais une prise pour monter plus haut, une branche poussait naturellement sous mon pied… Pratique…

Vike me tendit la main pour m’aider à me hisser sur la même branche qu’elle et je m’assis à ses côtés à plus de cinq mètres du sol.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je le regarde.

Quoi ? Elle me montra du doigt un coin de jardin isolé, bien différent de la brousse entretenue du reste du parc. Les arbres qui y poussaient étaient ridiculement petits et fins, assez espacés entre eux et… ils bougeaient tout seuls ! Ils ressemblaient à des saules pleureurs miniatures dont les branches tombantes ne faisaient pas que se balancer au gré du vent… Non, elles bougeaient de haut en bas, de gauche à droite, traçant de petits dessins dans la terre ou chassant les insectes qui venaient voler à portée de branches…

— Les arbres d’or du Royaume d’Infeijin… C’est le jardin des rois de Ferin. On dit qu’il faudra une dynastie entière pour qu’ils repoussent entièrement.

— Qu’ils repoussent ? Pourquoi les avoir abattus ?

— Il y a plus d’une centaine d’années, un complot a embrasé le Palais de Ferin et le Jardin des Rois a été réduit en cendres. Ils étaient immenses autrefois et brutaux…

Brutaux ? Vike dut lire l’étonnement sur mon visage parce qu’elle ajouta en souriant :

— Ce sont des arbres revêches qui n’apprécient pas qu’on approche sans protester.

D’accord. Pourquoi m’étonnais-je encore de ce que certains êtres vivants étaient capables de faire sur cette Île ? Des hommes qui se changent en loup, des Dieux qui se baladent dans des cimetières et des neiges qui ne fondent jamais… Alors des arbres qui tabassent des gens… Pourquoi pas.

Mais ceux-ci étaient trop petits pour s’en prendre à autre chose que des insectes et je dois dire que je trouvais cela dommage. Un éclair blanc attira soudain mon attention et je crus tout d’abord qu’il s’agissait de Caïn, mais c’était un homme bien en chair et beaucoup moins massif que mon ami à quatre pattes. Il nous tournait le dos mais ses cheveux aussi brillants que de la nacre et son vêtement blanc m’étaient inconnus. Il priait, ou du moins je le pensais, devant une statue représentant une femme aux traits si fins et si purs qu’elle m’aurait presque donné envie de pleurer.

— Qui est-ce ?

Vike appuya sa tête contre le tronc de notre arbre espion et soupira.

— C’est le Consort du Roi d’Infeijin… La fleur la plus délicate de ce jardin.

Ah ! Eh bien ! Cette journée n’était pas complètement perdue alors ! J’allais coincer ce Consort et l’obliger à me dire où se trouvait son époux. Bingo ! Je me tournai vers Vike pour l’inviter à me suivre mais l’expression de l’elfe me figea dans mon élan vainqueur. Elle semblait déchirée et profondément touchée par ce qu’elle voyait.

— Vike ? Est-ce que tu le connais ?

Elle hocha la tête en se mordant la lèvre.

— Oui oui… Mais c’est un secret.

— Tu sais bien que tu peux tout me dire… Enfin, si tu en as envie.

Elle avait été seule si longtemps et je l’avais encore laissée partir seule pour Fraïnden. Je voulais me rattraper, qu’elle se rappelle qu’elle pouvait me faire confiance et que jamais je ne la trahirais… Même si son comportement des derniers jours m’avait gavé. Elle sembla hésiter et j’allais lui dire que ce n’était pas grave, qu’elle pouvait garder son secret pour elle si elle le voulait mais elle finit par plonger son regard en contre-bas. Ne quittant pas des yeux le dos du Consort.

— Il est l’aîné des fils des Terres Blanches… évincé de son rang et de ses Terres pour avoir défié sa Reine.

Merde alors ! Je regardai le dos si gracieux du Consort et la cascade de cheveux magnifiques qui lui coulaient dans le dos.

— C’est ton frère ?!

J’avais parlé un peu trop fort et Vike plaqua ses mains sur ma bouche dans un mouvement rapide et les yeux affolés.

— Non non… Il ne faut pas le dire… Il ne faut pas.

Je fronçai les sourcils et lui montrai que j’avais compris. Elle me relâcha lentement avant de me regarder plus triste encore.

— S’il est ton frère, pourquoi ne vas-tu pas le saluer ?

Sam avait été comme un frère pour moi et si j’avais eu une si belle occasion de lui parler de nouveau, je l’aurais fait sans hésitation.

— Il s’est toujours montré distant dans mon enfance, je me souviens de lui comme d’un vent paisible à la périphérie de ma conscience. Il a été là, toujours, sans être là. Et il pense que j’ignore la raison qui le pousse à agir ainsi.

D’accord, c’était pas vraiment compréhensible mais je commençais à m’habituer au langage de Vike.

— Pourquoi ne vas-tu pas lui parler ? Tu pourrais arrondir les angles avec lui… Tu ne serais pas là à l’observer en douce si tu n’avais pas envie de le revoir.

— Depuis toujours… C’est mon vœu le plus cher. Je n’ai jamais rien voulu pour moi d’autre que cela.

Vike avait tout sacrifié pour ses visions. Son rang, son statut, son pays et tous ceux qu’elle avait jamais connus. Tout. Pour moi. Pour me voir dans ces visions et être prête à me guider et à m’épauler quand je me présenterais devant elle. Apprendre qu’elle n’avait gardé qu’un seul espoir, un seul rêve durant toutes ces années et me rendre compte qu’elle était si proche de pouvoir le réaliser.

Il fallait que j’arrive à la convaincre d’aller lui parler !

— Vike, c’est ton frère… Il était peut-être distant quand tu étais petite mais ça ne veut pas dire qu’il ne t’aime pas.

Elle secoua la tête.

— Je suis le fardeau qui écrase ses épaules depuis des siècles… Un fardeau qu’il porte en silence, Ren.

Si c’était vraiment le cas, alors ce type était un fieffé égoïste ! Porter un fardeau était une chose, le faire subir à quelqu’un d’autre sans jamais lui adresser la parole en était une autre.

— Il est peut-être temps qu’il arrête de se morfondre et qu’il passe à autre chose, Vike ! C’est l’occasion rêvée !

Elle m’attrapa par le bras et me serra fort, presque assez pour me faire mal, ce qui fit réagir l’arbre tout entier qui nous soutenait.

— Tu ne comprends pas, Ren… Le Consort n’est pas seulement mon frère par le sang de Falaën qui coule dans nos veines… C’est aussi mon père par le sang qui coule dans le mien.

Je crois que l’information mit plusieurs minutes à remonter jusqu’au cerveau. Frère… OK, j’avais capté… Mais le père… Lui, il mit un temps à faire son chemin. Père dans une phrase comportant également le mot frère… Alors là, c’était… Oh mon Dieu ! Elle ne pouvait pas vraiment avoir dit ça ? Si ? J’avais sans doute mal compris !

— Est-ce que tu me trouves monstrueuse maintenant, Ren ?

Elle pouvait clairement lire sur mon visage que j’avais du mal à la croire et que cette nouvelle me choquait complètement. Mais sans doute pas pour les raisons qu’elle avançait. Vike était Vike pour moi… Une amie précieuse et quelqu’un qui avait déjà beaucoup trop souffert de ce que les autres pensaient d’elle. Falaën l’avait rejetée sans un regard, la traitant comme moins qu’un enfant inconnu de son propre peuple. Elle avait été exilée et esseulée durant des années, des décennies entières à n’avoir personne à qui parler de ses secrets.

Elle venait de me confier le plus sombre de tous ceux qu’elle portait en elle. Son secret le plus inavouable… Et elle le regrettait déjà. Je fronçai les sourcils, bien décidé à lui prouver que j’étais digne de sa confiance.

— Bien sûr que non ! Tu n’es pas responsable des décisions que ta mère et ton frère ont prises ensemble ! Ils n’avaient pas le droit de te faire payer leur action comme ils l’ont fait !

Elle avait été brisée, privée de ses proches parce que Falaën et cet homme avaient commis une erreur et qu’ils n’avaient pas eu assez de cran pour vivre avec ce fardeau ! Vike eut un sourire sans joie mais qui fut un véritable cadeau parce que j’avais réussi à lui faire comprendre que ça ne changeait rien pour moi.

— Tu es mon amie, rien ne changera ça… Par contre…

Je pointai le consort d’un signe de tête.

—Lui, je risque de ne pas l’aimer beaucoup.

— Il n’y est pour rien, Ren. Falaën l’a contraint en utilisant son sens du devoir et son amour pour les Dieux… Elle a brisé l’un de ses enfants les plus vertueux pour en concevoir un autre qu’elle a haï du plus profond de son cœur… Elle l’a écarté de mon chemin, lui interdisant tout contact avec moi.

Décidément Falaën était une femme au cœur aussi rigide qu’une pierre. Elle avait fait ça… à deux de ses enfants. D’après ce que Vike disait, le consort avait autant souffert qu’elle.

— Il m’envoyait des cadeaux en douce, des livres d’histoires que plus personne ne raconte aujourd’hui… Il écartait les serviteurs qui étaient méchants avec moi.

Il avait fait ce qu’il avait pu…

— Lorsque la Reine m’a exilée, il s’est opposé à elle pour le lui interdire. Il voulait partir avec moi si elle persistait à me condamner à l’exil. Je me souviens de ce jour… Je me souviens de sa colère et de son désespoir.

Je posai les yeux sur le consort qui priait en silence et me demandai soudain s’il ne priait pas pour Vike.

— Alors Falaën l’a fait mettre aux arrêts avant de l’envoyer comme présent à Ferin sous couvert d’un arrangement fallacieux. Il est devenu le Consort du Roi de Ferin quelques mois plus tard. Et ma mère m’a envoyée au cœur de la forêt… Loin de tout et de tous.

— Et il n’a rien fait pour te retrouver ?

— Il pense que je le prends pour mon frère aîné. Il doit se dire qu’il vaut mieux que je ne sache rien de ce qu’il est en réalité. Alors il porte ça tout seul.

C’était merdique comme histoire. Triste et horrible… Parce que je sentais que Vike n’avait qu’une envie, connaître celui qui était son père. Qu’importe qu’il soit également son frère. Pour elle qui avait toujours été seule, il était sa lueur dans les ténèbres. J’aurais aimé avoir quelqu’un qui compte autant pour moi… Et si j’avais eu une personne à qui je tenais aussi sincèrement, sans un mot ou quel que soit le temps ou les événements… J’aurais voulu le connaître mieux et pouvoir compter sur lui.

— Viens on va lui parler !

Elle m’attrapa fermement le bras, secouant la branche en dessous de nous.

— Non Ren ! Non !

—C‘est ridicule ! Il est juste là !

— On ne peut pas !

— Bien sûr que si ! Falaën n’est pas là pour te l’interdire !

Elle fut aussi choquée que surprise que je le lui fasse remarquer… Et je crus que j’avais gagné… Juste avant que la branche sous nos fesses ne craque dans un bruit sourd et règle la question pour nous…

Nous tombâmes comme deux oiseaux d’un nid… En piqué à plus de cinq mètres du sol. Les branches se poussèrent sur notre passage, et un buisson touffu poussa à une vitesse surprenante pour amortir notre chute, faisant vibrer Luta dans mes veines. Je m’enfonçai dans les feuillages qui amortirent ma chute et celle de Vike un peu plus loin. Étourdi et abasourdi, je me dégageai tant bien que mal du buisson qui n’existait pas quelques secondes encore auparavant. Une fois hors des feuillages, je l’observai en souriant… Luta était vraiment géniale.

J’aidai aussitôt Vike à sortir de son propre tas de feuilles vibrantes de magie.

— Est-ce que tout va bien ?

La voix était grave, plus profonde que ce à quoi je m’étais attendu et en me retournant, je ne m’attendais certainement pas à un visage aussi pur et beau… à en pleurer… Mais altéré et fragile sous un regard inquiet et un peu paniqué.

— Consort…

Il me regarda comme si j’étais un fantôme alors que de nous deux, c’était bien lui qui en avait l’apparence.

— Messager, bienvenue à…

Il posa les yeux sur Vike, enfin sortie de son buisson, et la dévora des yeux comme si elle était la plus belle personne qu’il ait jamais vue. L’émotion le priva de mots un instant suffisamment long pour que Vike soit mal à l’aise mais il se reprit assez vite pour ne pas qu’elle prenne la fuite.

— Princesse… Varikera, sois la bienvenue.

Je souris en me disant que face à Vike, j’étais invisible pour le Consort. Elle était terriblement mal à l’aise et gênée, ce qui me poussa à lui donner un petit coup de main.

— On se promenait tranquillement et on s’est perdus.

Le consort posa un regard amusé sur moi et un sourire vint flotter sur son visage.

— Tu te promenais dans les arbres, Messager ?

Je fis une grimace… Grillé.

— Ren, appelez-moi Ren.

— Je suis Eïen, le Consort du roi Rydënhad, soyez le bienvenu à Ferin.

— Merci… Bon… j’ai plein de choses à faire, moi. Vous savez, une guerre à préparer, des entraînements et coincer votre époux dans un couloir… Ce genre de choses, quoi.

Je reculai lentement à pas mesurés, ignorant le regard implorant de mon amie, prise de panique.

— Vike, tu n’as qu’à profiter des jardins, je suis sûr que le Consort pourra te faire visiter.

— Je dois rester avec toi, Ren.

— T’inquiète ! Profite du beau temps, des jardins… Ce genre de trucs !

Je regrettais un peu de sacrifier une si belle occasion d’obliger le Consort à me dire où était son époux mais Vike en valait largement la peine. Je m’autorisai tout de même une question :

— Est-ce que par hasard vous sauriez où se trouve le roi en ce moment ?

Le regard du Consort brillait toujours d’amusement. Il savait que je n’étais pas dupe.

— Il me semble l’avoir vu dans le salon de la tour Nord.

— Le salon de la tour Nord…

— Ou bien était-ce dans celui de la tour Est… Navré, Messager, je crois ne pas me souvenir.

Je lui souris et éclatai de rire. Au moins lui ne prétendait pas vraiment m’envoyer à l’autre bout du palais.

— Je vois… Je me débrouillerai.

Retrouvant le chemin escarpé menant au palais, je jetai un coup d’œil derrière moi. Vike et Eïen se faisaient face sans rien dire… Après tant d’années de non-dits et de souffrance, aucun des deux ne devait savoir comment faire le premier pas. Un bruit attira mon attention sur un autre chemin et je vis des soldats qui avançaient d’un bon pas en direction du jardin des Rois.

Pas question que ma petite réunion familiale soit écourtée si vite !

Je me mis à genoux, plongeant mes mains dans la terre, qui se fit molle à mon contact, et inspirai profondément. Le pouvoir de Luta était si proche de la surface que je n’eus pas à le chercher bien loin. Me concentrant sur mon objectif, je suivis les racines des plantes, des arbres et des buissons, identifiant chaque vie fragile du jardin jusqu’à trouver celle qui m’intéressait vraiment…

Elles étaient fragiles, à peine remises du traumatisme des flammes qui les avaient ravagées presque cent ans plus tôt. Mais elles étaient farouches, de vraies battantes qui ne lâchaient pas un pouce de terrain… Même si elles étaient vulnérables. Ces petites racines qui autrefois avaient été si fortes et vaillantes.

Pouvais-je vraiment toutes les ramener ? Et si vite ?

Un petit rire dans ma tête, un rire enfantin et gracieux se moquant de mes doutes… Et Luta prit le relais, abhorrant ce qui était arrivé à ces arbres, elle déchaîna son pouvoir. Le flux partit directement dans le sol comme une vague de chaleur et de puissance, chargé de vie et d’énergie. Elle ignora les plantes qui n’avaient pas besoin de son toucher, se frayant un passage, de racine en racine, de parcelle de terre en parcelle de terre jusqu’à toucher le premier arbre d’or sur son passage.

De mes yeux, je vis l’arbre frémir comme s’il venait de recevoir une caresse agréable. Puis une partie du pouvoir se déversa en lui comme un tourbillon alors que ce qu’il restait du don de Luta poursuivait son chemin, atteignant un arbre un peu plus loin. La terre se mit à trembler et je vis du coin de l’œil que le Consort avait attrapé Vike par l’épaule, jetant des regards acérés autour de lui.

Il voulait la protéger… Mais nul besoin…

Je suivis avec amusement son regard quand il se posa sur le premier arbre d’or qui grandissait à présent à vue d’œil, se déployant comme une fleur en pleine éclosion. Puis un autre et encore un autre et tous ceux que je touchais de mon pouvoir… Ils grandirent, figeant les gardes qui tirèrent leurs épées un peu plus loin… Alors dès que l’un des arbres fut assez grand, je lui ordonnai de repousser les gardes, de faire barrage et de les chasser du Jardin des rois.

Ce fut comme de demander à un lion de sortir ses griffes. L’arbre étira ses branches tombantes, comme se réveillant d’un songe beaucoup trop long, puis sans sommation et prenant par surprise les gardes éberlué, il attrapa le plus proche d’entre eux et encore un après lui. Enroulant ses longues lianes autour de ses victimes, il les envoya valdinguer plus loin… Plus loin de ce que je voulais protéger.

Souriant, je reportai mon attention sur le Consort et Vike ; les arbres d’or étaient maintenant beaucoup plus grands qu’eux et je pouvais lire dans le regard du Consort qu’il craignait que les arbres ne s’en prennent à eux.

Et les arbres le voulaient… Je le sentais… Ils se sentaient encore trop vulnérables, venaient à peine de se régénérer et ils avaient peur des intrus… Parce que des intrus s’en étaient pris à eux et les avaient détruits autrefois.

Ils ne vous feront pas de mal… Protégez-les… Protégez leur secret de quiconque les approchera… Telle est ma volonté.

Mon message, porté par le pouvoir de Luta, calma les arbres d’or autour de Vike et Eïen. Les branches se balancèrent dans leur direction et Eïen se tendit, prêt à fuir avec Vike ou à prendre un coup, mais la branche lui caressa la main… Goûtant son pouvoir et l’aura qui se dégageait de lui avant de se reculer pour se balancer joyeusement, s’étirant jusqu’à l’arbre le plus proche et se nouant à une branche qui ne lui appartenait pas.

Comme si l’arbre était, à son tour, heureux de retrouver un membre de sa famille.

Content de moi, je ressortis mes mains de la terre et les essuyai sur mon pantalon en souriant. J’avais fait ma bonne action du jour et j’espérais que Vike et le Consort profiteraient de ce moment pour discuter et renouer des liens.

Remontant le chemin de terre, je grimpai ensuite les marches d’une terrasse et quittai les jardins pour reprendre mes recherches.

Poussant la porte qui menait au couloir, heureux, le cœur léger, je ne m’attendais pas à ce qu’un cri vienne déchirer mon sentiment de joie aussi vite…

Ce n’était pas la première fois que je l’entendais. Dès que je me retrouvais à proximité des quartiers de la famille royale… Il criait et m’appelait jusqu’à me briser le cœur.

Cette fois j’étais seul… Acqen n’était pas là pour me faire rebrousser chemin. Norhan ne me distrairait pas de mon but et Vike était occupée ailleurs. Il n’y avait pas un seul garde dans le couloir… La voie était libre !

— Cette fois j’y vais.

Plus question de laisser ces cris hanter mes nuits !

Plus question de leur tourner le dos !

Je me précipitai dans le couloir, bien décidé à trouver le petit qui me brisait le cœur de ses cris.

Et bien décidé à les faire cesser.

Coûte que coûte !