Guerrier – Chapitre 11

Publié par dans Lecture en ligne Étiquettes : sur 16 mai 2017 6 commentaires

Alors que le tome 3 est toujours en cours d’écriture, Faith Kean et MxM Bookmark s’associent pour vous proposer en exclusivité les trois premiers chapitres de Guerrier. Et pour fêter les 3 ans d’existence de MxM Bookmark comme il se doit, retrouvez chaque mois un nouveau chapitre des Chroniques de Ren jusqu’à la publication du tome 3 (en août 2017).

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GUERRIER – CHAPITRE 11

Il retira subitement ses mains de mon corps et recula précipitamment comme si mon aveu l’avait brûlé dans sa chair. Je ne tentai pas de me relever, je ne tentai même pas de le chercher du regard. Je restai allongé sur la table, les jambes pendant dans le vide. Les vêtements de travers et à moitié défroqué. Son mouvement de recul avait au moins rabattu ma tunique sur mon pantalon ouvert… Si j’avais été dans mon état normal, j’en aurais été soulagé mais là… Là je m’en moquais complètement. Je restai là, à fixer le plafond, le cœur battant si lentement que le temps me semblait suspendu.

Inerte.

— Aimé… Tu n’as pas la moindre idée de ce que cela signifie.

J’aurais pu trouver ces mots glaçants, me sentir rejeté mais j’avais entendu dans sa voix ce qu’il tentait de me dissimuler en échappant à ma vue… Du désir… Le désir que ce fût vrai. Cela me fit amèrement sourire parce que j’avais moi-même planté la graine du doute en lui… Mais je devais tout de même tenter de guérir les blessures que j’avais moi-même ouvertes. S’il m’en laissait la chance.

— Après tout ce temps, après tout ce que j’ai traversé… Et malgré ce que ça pourrait nous coûter… Je t’ai choisi toi. Si ça, ce n’est pas de l’amour alors je ne serai jamais capable d’aimer quiconque…

Il posa son regard sur moi, le désir, cette envie brûlante momentanément éteinte. Il sonda mon regard, sembla y chercher le mensonge ou le doute mais je savais qu’il ne pourrait rien y trouver d’autre qu’une intime conviction.

— Pas même le lycae ?

Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il avait avec Norhan… D’accord, c’était un homme fort et courageux que j’appréciais beaucoup… Mais ce que je ressentais pour Norhan avait des airs de feu de paille comparé au brasier qui enflammait mes sens en présence de Ryhad.

— Comment pourrais-je te convaincre qu’il n’est rien d’autre qu’un ami pour moi ?

— Renvoie-le d’où il vient.

Ryhad… Comment pouvait-il être si peu sûr de lui ? Je n’aurais jamais cru qu’il puisse préférer renvoyer un adversaire plutôt que de l’affronter. Mais c’était là l’écho d’une blessure profonde… J’avais réussi à faire douter de lui l’homme le plus orgueilleux que j’aie jamais rencontré.

— Je ne peux pas faire ça.

Norhan était indispensable et pas seulement comme représentant de son espèce. Ryhad pouvait être jaloux, à tort, mais Norhan était un soutien que je ne voulais pas perdre. C’était mon ami.

Et puis merde, Ryhad n’avait aucune raison de douter de lui ! J’étais revenu pour lui ! Bon… Je ne m’en souvenais que depuis une demi-heure mais ça ne changeait rien. Je serais revenu pour lui de toute façon ! J’avais certes flirté avec Norhan et oui, j’étais parti sans rien lui dire, sans lui laisser le choix… Bon… Dit comme ça, ça faisait beaucoup à pardonner… Mais je ne pouvais pas croire qu’il renoncerait.

J’eus soudain une idée, oh, pas une bonne idée mais au point où nous en étions… Je pouvais bien tester une théorie même si elle me paraissait complètement folle et désespérée. Dangereuse aussi… vraiment dangereuse. Bordel, je n’étais vraiment pas sûr de moi sur ce coup-là mais je ne voyais pas d’autre moyen de lui prouver que je ne voulais que lui.

Je refermai rapidement le lacet de mon pantalon et me laissai glisser de la table jusqu’au sol.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Je tentai de peindre sur mon visage une expression de parfaite indifférence et de nonchalance, si loin de ce que je ressentais. Lorsque je levai les yeux vers Ryhad, je sus que j’y étais parvenu parce que la colère brûla dans son regard comme une torche.

— Je vois bien que tu n’es pas prêt à m’écouter. Je peux comprendre… Mais je n’ai pas le temps d’attendre. Mon corps n’est pas si résistant que ça… Les pouvoirs de Luta et Shieran ne tarderont pas à me faire craquer et si tu ne veux plus de moi, je trouverai bien quelqu’un pour assumer cette charge.

— De quoi est-ce que tu parles ?

Je savais qu’Acqen lui avait expliqué que mon corps ne tiendrait pas longtemps en contenant autant de pouvoir que celui de deux lunes… Et je devais encore intégrer celui de Shanma détenu par Alderian et le pouvoir d’Utei par le biais d’Acqen. Les intégrer dans l’état actuel des choses signifierait ma mort pure et simple. Mon corps serait détruit par autant de puissance.

Le mage avait suggéré que je prenne Norhan comme familier, parce que ce lien ferait office de balancier entre ma mortalité et les pouvoirs des lunes. J’avais besoin de quelqu’un qui prendrait le contrepoids de tout ce que mon corps ne pouvait tolérer… Je n’avais pas besoin que Norhan joue ce rôle… Parce que j’étais déjà lié à quelqu’un… Mais lui faire croire que j’avais le choix suffirait peut-être à le faire réagir.

— J’ai besoin d’un partenaire pour gérer mon pouvoir… Sans ça, mon corps finira par céder. Si tu ne veux pas m’aider, si tu ne veux plus de moi… Très bien, je suis un grand garçon, mais tu ne viendras pas me reprocher d’avoir fait le nécessaire…

Je me dirigeai vers la porte, priant pour qu’il comprenne… Pour qu’il m’arrête… Le grondement menaçant qui s’éleva dans mon dos me fit trembler de la tête aux pieds. Norhan était capable de gronder lorsque sa bête se manifestait mais j’avais oublié que Ryhad avait aussi en lui une bête… Son Instinct.

— Ne joue pas à ça avec moi.

Je me tournai vers lui, m’attendant à le trouver furieux mais la rage que je lus sur ses traits me fit douter un moment… Est-ce que j’allais trop loin ?

— Quoi ? Norhan deviendra mon familier si je le lui demande.

— Je te l’interdis !

Encore un peu… Juste un peu.

— Ah bon… J’étais vraiment présent le jour où tu as obtenu le droit de dire à Ren ce qu’il peut ou ne peut pas faire ? On aurait oublié de me prévenir ?!

En temps normal, Ryhad aurait compris que je me foutais de lui, que chaque mot sorti de ma bouche était une provocation sans aucune finesse…Mais il n’était pas en état de penser aux détails parce qu’il était… jaloux.

Il bougea soudain trop vite pour que mes yeux, même améliorés, puissent le voir et réapparut juste devant moi. Un réflexe manqua de me faire lever les bras pour me protéger mais je luttai pour ne pas bouger alors que sa main se refermait sur ma gorge. Il y imposa une pression presque à la limite du brutal mais se retint de justesse de déborder, la main tremblante. Et pourtant même ainsi, dans cet état, alors qu’il était à deux doigts de ne plus se contrôler, je n’avais pas peur de lui.

— Tu joues un jeu dangereux.

Je levai les yeux pour croiser les siens, au bord de la folie.

— Je n’ai pas le temps de jouer !

— Tu crois que tu sais ce que tu fais, mais tu n’en as pas la moindre idée… Je suis à deux doigts de perdre le contrôle.

Oui. Oui c’était ce que je voulais… Qu’il perde juste assez les pédales pour que sa colère, sans rancunes, sa rage…. Que tout cela explose une bonne fois et cesse  de l’étouffer. Pour qu’il puisse m’entendre vraiment. Ce serait difficile pour moi, je savais qu’il ne me ménagerait pas. Mais il fallait en passer par là.

— J’ai déjà affronté un lycae fou furieux… Tu crois que je ne suis pas capable d’affronter un petit prince vampire colérique ?

Son poing s’écrasa contre la porte, brisant le lambris impeccable et faisant tomber quelques débris de bois sur mon épaule… Je n’avais pas vu bouger son bras ! Putain, je ne l’avais pas vu bouger !

— Très bien, mais n’oublie pas… C’est toi qui as choisi ce chemin.

Il s’écarta de moi, me laissant un instant prêt à m’effondrer contre la porte. L’adrénaline avait bon dos… Je ne tenais debout que parce que tomber m’était impossible tant mes jambes étaient raides !

— Viens.

Il tira le battant de la porte contre lequel je n’étais pas appuyé et le franchit sans vérifier que je le suivais bien. Il me fallut une seconde ou deux pour me reprendre et lui emboîter le pas. Dans le couloir, les deux gardes me jetèrent un regard puis une expression plus inquiète les traversa quand ils posèrent leurs yeux sur le dos de Ryhad qui s’éloignait d’un pas rageur.

Oui, j’avais réveillé la bête et maintenant, plus rien ne pourrait l’arrêter. Je me forçai à me convaincre que je savais ce que je faisais, que Ryhad ne me ferait jamais de mal… Mais je commençais à douter un peu de ces belles pensées pleines de confiance.

Je suivis le Prince de Ferin dans les couloirs, gardant un œil sur ce prédateur en rogne. Sur notre passage plusieurs serviteurs ou gardes s’écartèrent de son chemin sans demander leur reste. Je vis même un serviteur se planquer dans une alcôve à l’arrivée de Ryhad dans le couloir… Génial, il fichait la trouille à tout le monde ! Moi y compris, ce qui n’était pas une bonne chose. Je devais lui montrer que je n’étais pas effrayé, qu’il ne pouvait pas m’effrayer…

Je compris bien vite qu’il ne nous entraînait pas vers nos appartements, du moins, ceux que nous avions partagés une seule nuit en tant qu’époux… Non, il finit par franchir une porte manquant de peu de l’arracher de ses gonds. Prenant une large inspiration, je le suivis, hésitant une seconde à refermer la porte derrière moi. J’avais déclenché une tempête et je n’étais pas certain de pouvoir la calmer…

Mais il était trop tard pour reculer.

Il nous avait bien menés à une chambre mais elle était parfaitement anonyme. Un lit double aux draps blancs spartiate, pas de divan, pas de salon privé, pas de porte-fenêtre menant à un balcon… Rien, juste un petit bureau sommaire contre le mur et une malle au pied du lit pour ranger d’éventuelles affaires…

Après plusieurs minutes de silence où Ryhad resta planté au milieu de la pièce, me tournant le dos, sans rien dire, je pris mon courage à deux mains.

— À qui appartient cette chambre ?

— À personne… Lorsque des généraux viennent à Ferin, ils logent ici, près de la salle des cartes, près de la salle du conseil…

Sa voix était redevenue à peu près calme… Bien que je puisse encore entendre sa colère comme un murmure sous-jacent, prête à éclater, prête à bondir. Traverser les couloirs au pas de course lui avait fait un peu de bien… Il s’était un peu apaisé mais le plus dur restait à faire.

Comme il ne disait rien, se murant dans le silence, je décidai que c’était à moi d’agir. Je devais lui montrer, qu’il voie que non seulement je n’avais pas peur de lui, mais que j’étais prêt à m’offrir pour le récupérer. Je me souvenais de chacune de nos étreintes, chacun de nos corps-à-corps physiques et réels, pas ceux des rêves que nous avions échangés… Mais les autres. Lorsque je l’avais quitté, un an auparavant, j’étais différent, si différent de celui que j’étais devenu.

La présence de Luta puis de Shieran dans mon propre corps, leur force dans mes veines mais aussi tout ce que j’avais vécu. Entre les mains de Falaën, en affrontant la colère de Lyhanon… En sentant le pouvoir de la mort couler sur moi au Domaine du Lac. Tout cela m’avait changé, m’avait aidé à grandir mais plus encore… C’était le souvenir de sa perte qui m’avait transformé.

Maintenant je me souvenais du monde de Luta, je me souvenais du prix qu’elle m’avait demandé… Je me souvenais de l’horreur et de la douleur qui m’avaient anéanti lorsque j’avais compris que j’allais le perdre. Lui, mon prince, mon Ryhad. Aujourd’hui, j’avais une chance de le récupérer, de reprendre un peu du sacrifice que j’avais consenti à abandonner…

Lui n’avait pas eu le choix… Je ne le lui avais pas donné et il avait souffert pour ça. Au fond, je savais que j’avais eu raison de le faire, que j’avais fait ce qui devait être fait. Ça ne voulait pas dire que c’était acceptable pour autant… Du moins, pas pour lui.

Fatigué et désireux de le retrouver, de sentir à nouveau sa présence, son contact sur moi, je commençai à défaire mes vêtements. Mes mains ne tremblaient pas, mon cœur battait juste un peu plus rapidement que la normale, mais j’étais serein, apaisé, parce que quoi qu’il arrive dans cette chambre, ce serait Ryhad et je l’avais accepté lui depuis longtemps.

Les chaussures enlevées, je jetai un coup d’œil au vampire, il ne bougeait toujours pas, ne se retournait pas. Pourtant je savais qu’il entendait chacun de mes mouvements, qu’il avait conscience de chacun de mes gestes. Lentement, je défis chacun de mes vêtements, il m’avait bien aidé pour les lacets plus tôt dans la salle des cartes, mais cette fois, c’était mes mains qui retiraient ma chemise par-dessus ma tête et la laissaient tomber par terre, moi qui me débarrassais des vestiges de mon pantalon pour le laisser de côté.

Je n’avais pas quitté Ryhad des yeux un seul instant et rien ne laissait entendre qu’il était intéressé par mon nouveau manque de pudeur. Sauf… Sauf que sa respiration n’était pas régulière, que son corps était complètement tendu, que son attention m’était entièrement dévolue… Même sans un regard, je le sentais.

Alors je m’éloignai de la porte, mesurant chacun de mes pas, à l’affût de la moindre réaction. Je le contournai lentement, sans me presser parce que malgré la tension entre nous, ce mur de silence, je me sentais en sécurité. J’étais avec Ryhad, je l’avais retrouvé, je me souvenais de chaque éclosion de sentiments, chaque émotion qu’il m’avait fait découvrir et qui me liait à lui… Et je savais, je savais tout au fond de moi que je ne l’avais pas perdu.

Je lui fis face, parce qu’il ne méritait pas moins que cela. Je lui devais de subir sa colère, de le regarder en face et d’encaisser sans broncher. Son regard rouge, incandescent se riva sur moi, pas sur mon corps, non, il scruta profondément mon regard et soudain, je fus à nu. Pas par ma chair exposée, mais parce qu’il semblait voir au-delà de ce que je voulais lui montrer. Ma belle assurance, envolée, mon courage disparu… Je voulais qu’il me voie vraiment, qu’il voie que le garçon qu’il avait connu, protégé, défendu et aimé, était toujours là. Que Ren était toujours là, quelque part sous les couches d’épreuves et de sacrifices qui m’avaient été imposés.

Puis sa main se leva lentement, je la suivis du regard, rompant notre échange intime. J’ignorais où étaient passées la colère et la rage qu’il ressentait plus tôt mais ce que je voyais là, devant moi, me plaisait davantage. Je le laissai glisser ses doigts dans mes cheveux plus longs que ce qu’il avait connu. J’avais changé, physiquement, est-ce qu’il aurait été plus facile pour lui de me retrouver si j’avais été tel qu’il s’en rappelait ?

Je le laissai descendre ses doigts dans mon cou où je le sentis se crisper. Sans doute parce qu’Aävardan m’avait mordu là… Mais il délaissa ensuite mon visage, pour dévaler le long de mon bras, et courir le long des marques de Shieran, ces chaînes noires gravées dans ma peau et qui à tout instant pouvaient devenir une arme mortelle…

Puis son bras retomba le long de son corps et je perdis sa chaleur. C’était lourd, si lourd à porter… Le manque. Le besoin qu’il me touche comme il le faisait avant…

— Tu es différent.

J’étais plus grand maintenant, je m’en rendais compte. Avant, je ne lui arrivais pas au menton, maintenant, je n’aurais eu plus qu’à me mettre sur la pointe des pieds pour atteindre ses lèvres provocantes. Mes cheveux étaient plus longs, mon visage moins enfantin, mon corps plus robuste et plus dessiné, pas complètement débarrassé de ses courbes, mais je n’avais plus le corps d’un adolescent. Les marques de Shieran ne faisaient qu’appuyer un peu plus mes différences.

Jusqu’à ce qu’il me le dise, je n’avais pas vraiment remarqué que j’avais changé à chaque épreuve… Chaque Dieu marquant mon corps de sa propre empreinte.

— Tu n’aimes pas ?

Ce n’était pas vraiment une question sur les critères physiques… Je savais que cette transformation ne m’avait pas déformé… Mais je n’étais plus le Ren de Ryhad, je n’étais plus le jeune garçon, pas même encore un homme qu’il avait pris pour compagnon devant les Dieux et le roi d’Infeijin.

Il pouvait me repousser, repousser ce que j’étais devenu… Mais il dit autre chose et ce fut libérateur.

— Tu serais à moi, même si tu étais tout autre. C’est ainsi que je l’ai toujours su.

— Toujours su quoi ?

Le ton de sa voix me délesta d’un poids énorme. Même si la dimension de ce qu’il venait de dire m’échappait. Il poussa un soupir et à nouveau sa main vint se perdre dans mes cheveux. Aussi noirs que les siens, mais pas aussi longs en fait… Il joua de ses doigts dans la masse et je fus tenté de pencher mon visage pour caresser sa main de ma joue, sentir son contact, sa paume contre ma peau…

— La première fois que nos regards se sont croisés, tu étais dans une cage, un humain, rien qu’un humain plein de terreur et de détresse… Mais tes yeux, tes yeux me défiaient de t’imposer ma volonté, ils me mettaient au pied du mur… J’ai été arrogant et j’étais aussi furieux que tu puisses me retourner de cette façon, simplement avec tes yeux.

Cette fois, je levai un peu la tête, détournant mon attention de sa main et plongeant mon regard dans le sien. Je me souvenais de ce que j’avais ressenti lorsque j’avais posé les yeux sur lui la première fois… Et c’était exactement ce qu’il avait ressenti, lui aussi.

— J’ai essayé de l’ignorer mais quand le départ de la chasse a été donné, mon Instinct a pris le dessus et j’ai su… J’ai su que je serais le seul à t’attraper, que je devais être le seul.

Cette fois, ce qu’il décrivait avait du sens pour moi. J’avais appris bon nombre de mots nouveaux depuis que je l’avais quitté. J’avais été confronté à de nombreuses cultures différentes et qui pourtant avaient toutes un point commun… Ils ne parlaient pas de ces choses-là de la même façon, ils l’appelaient tous différemment mais au final, cela revenait au même.

Les lycaes avaient leur âme sœur, les magiciens comme Acqen avaient leur Alter Ego, un être destiné, qui leur était en tout point complémentaire du même niveau de puissance magique. Il me l’avait expliqué…

Je ne savais pas comment les elfes appelaient ce lien, et je ne savais pas non plus pour les vampires mais ce que décrivait Ryhad…

— Je me suis rebellé contre ce sentiment, j’ai tenté de le repousser… Mais je ne pouvais pas me résoudre à t’éloigner de moi. Je voulais te regarder, te parler, te toucher. Je voulais que tu m’appartiennes.

À nouveau sa main retomba mais cette fois, je la rattrapai et la portai à mon visage. Il ne résista pas, détendit ses doigts et les écarta sur ma joue. Je sentis sa chaleur, sa force, son odeur envahir le moindre centimètre carré de ma peau… Ça m’avait tellement manqué… Je commençais à comprendre pourquoi Luta m’avait privé de son souvenir… Parce que le manque, ce vide dans mes tripes, dans mon âme m’aurait réduit à néant avant que je ne puisse accomplir ce qui devait être accompli…

— Alors tu m’as emmené à Osiliar.

J’essayais de suivre son raisonnement, de retracer avec lui le fil de ce que nous avions vécu. Mais cette fois, je découvrais une part de l’histoire que je n’avais pas connue, pas vécue… Il levait un coin du voile, sur ce que lui avait ressenti et éprouvé lorsque nos destins s’étaient croisés, un an auparavant.

— Je t’ai emmené. Je pensais que je pourrais encore te soumettre, que ce n’était qu’une question de temps pour que mon Instinct s’apaise et que tu t’inclines. J’aurais alors pu oublier tes yeux.

Cette fois je n’avais plus besoin de l’aider à me toucher, plus besoin de le lui demander. Sa main caressait mon visage, descendant dans mon cou pour remonter aussitôt jusqu’à mes lèvres, puis mes tempes…

— Puis, tu m’as sauvé la vie.

Il parlait du champ de bataille, lorsque j’avais monté Malian au cœur du conflit pour lui apporter de l’aide. Lorsque j’y repensais, ces sentiments oppressants et étouffants qui m’avaient poussé à lui porter secours… à cette époque, j’aurais pu… Non, j’aurais dû ne pas m’en soucier, mais j’en avais été incapable.

— Et tu as sauvé la mienne en retour.

C’était lui qui avait sauvé ma jambe, lui qui avait donné de son sang pour que je vive.

— C’est à ce moment-là que j’ai compris que je ne pourrais rien y faire. Que je ne voulais rien y faire. Tu étais à moi et c’était plus satisfaisant de m’y résoudre que de lutter, plus satisfaisant de l’accepter que de te rejeter…

Je m’approchai, déplaçant mon corps pour qu’il effleure le sien et son odeur chaude, musquée, purement mâle m’enveloppa comme une marée, engloutissant tout sur son passage. Lorsque ses bras se glissèrent dans mon dos nu, caressant mes reins et la naissance de mes fesses, j’eus vraiment l’impression d’être rentré chez moi…

— Comment appelez-vous ça, Ryhad ?

Il prit une longue inspiration et lorsqu’il la relâcha, je sus qu’il avait rendu les armes. Qu’il ne pouvait se résoudre à se détourner de moi, ni maintenant, ni jamais. Il ne l’avait jamais pu, jamais voulu… Et c’était réciproque.

— L’Appel. Nous appelons ça l’Appel.

Les lycaes avaient leur âme sœur, les magiciens leur Alter Ego… Les vampires avaient l’Appel.

Moi je n’avais rien de tout ça, mais je ne me sentais vraiment entier que quand il était avec moi.

— Alors tu es coincé avec moi, quoi que je fasse.

Il s’écarta un instant sa main capturant mon menton fermement mais sans violence pour lever mon visage vers le sien. J’y lus une détermination farouche et un désir brûlant.

— Disparais de ma vue encore une fois même pour d’honorables raisons, même pour sauver un putain de monde et je jure devant les Dieux réunis qu’il n’y aura pas de paix, pas de pardon, pas de supplique assez sincère pour me détourner de ton sort. Je te traquerai, je te trouverai et je t’enchaînerai là où même la lumière des lunes ne peut briller. Je t’y garderai, pour moi et pour moi seul, jusqu’à ce que le monde s’effondre et devienne poussière.

Je souris, malgré la menace monstrueuse qu’il prononçait, malgré la férocité de son regard et la colère à peine contenue dans sa voix.

— Je ne plaisante pas, Ren ! Je ne passerai plus jamais un jour, une minute ou même une seconde dans l’angoisse de sentir ta mort frapper sans pouvoir rien y faire ! Je ne serai plus jamais le spectateur impuissant d’une de tes agonies ! Plus jamais ça.

Bon sang. Je n’avais pas pensé à ça. Chaque fois que j’étais mort ou que j’avais été blessé, il l’avait senti… Dans son âme et dans sa chair. Je n’avais même pas envisagé qu’il avait pu subir chacune de mes blessures, chacune de mes morts dans sa propre chair. Et lui n’avait jamais su à quel moment la lame allait frapper, il l’avait juste sentie…

J’aurais pu m’excuser encore, lui dire combien j’étais désolé. Que je ne m’étais pas rendu compte de ce qu’il se passait, qu’il avait été trop tard pour reculer une fois parti.

— Plus jamais ça. C’est une promesse.

Et j’avais tenu ma promesse, j’étais revenu, je lui avais dit que je l’aimais, je le lui dirais encore mais ce qui comptait, c’était que j’avais tenu ma promesse…

Et je tiendrais celle-ci.

— Quel qu’en soit le prix.

Alors je le sentis se tendre, s’éveiller et brûler à mon contact… Alors seulement, il agrippa mes fesses à pleines mains, me soulevant pour que je puisse atteindre ses lèvres et lui les miennes…

Dans ma tête, un murmure délicat et aussi fluide que le vent, aussi doux que l’aube…

« Quel qu’en soit le prix. »

Wido…