Guerrier – Chapitre 10

Publié par dans Lecture en ligne Étiquettes : sur 16 avril 2017 3 commentaires

Alors que le tome 3 est toujours en cours d’écriture, Faith Kean et MxM Bookmark s’associent pour vous proposer en exclusivité les trois premiers chapitres de Guerrier. Et pour fêter les 3 ans d’existence de MxM Bookmark comme il se doit, retrouvez chaque mois un nouveau chapitre des Chroniques de Ren jusqu’à la publication du tome 3 (en août 2017).

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GUERRIER – CHAPITRE 10

Heureusement que je m’étais déplacé pour m’écarter des lames parce que les deux gardes avaient repris vie dans leur élan, leurs lames frappant l’air alors que le jeune serviteur leur criait de ne pas le faire. Lorsque mes yeux se posèrent sur lui… Mon cœur se serra parce que je le reconnus et qu’aucune douleur, aucun pouvoir ne m’échappa sous le coup de l’émotion.

Les gardes parurent étourdis de ne plus me trouver là où j’étais censé être mais tournèrent bien vite leur attention sur moi. Le serviteur prit les devants et se mit en travers de leur chemin.

— C’est le Messager ! Vous n’avez pas le droit de lever la main sur lui !

Les soldats me jetèrent un œil neuf avant de baisser leurs lames. Le serviteur se tourna vers moi et leva des yeux remplis d’une émotion qu’il ne pouvait pas dissimuler. Je me souvenais de la discussion qui avait eu lieu après ma crise dans la salle d’audience. Tous avaient reçu pour ordre de faire comme s’ils ne me connaissaient pas…

Mais ce n’était plus nécessaire.

— Messager, veuillez me pardonner mais cette chambre est interdite et…

— Mirënwe…

Je ne pouvais pas m’empêcher de verser des larmes silencieuses parce que j’avais l’impression que cela faisait une éternité que je ne l’avais plus vu et qu’il m’avait cruellement manqué… Il se figea en m’entendant prononcer son nom et je vis le doute s’installer dans son regard.

— Je… Oui, c’est moi…

Il se tourna vers l’un des soldats.

— Va chercher le mage ! Vite !

Il avait peur qu’une crise n’éclate parce que je me souvenais de son nom… Il avait peur pour la petite vie que je tenais dans mes bras.

— Mirënwe…

Il reporta son attention sur moi.

— Dis-moi… Dis-moi son nom… S’il te plaît dis-moi son nom.

Ses yeux se mirent à briller d’émotion et un sourire à crever le cœur fleurit sur les lèvres de celui qui depuis notre première rencontre avait été un ami fidèle et un soutien inébranlable.

— Ryhüren… C’est ainsi qu’il se nomme.

Alors je serrai l’enfant contre moi, les bras tremblants et le cœur serré. Je l’avais déjà vu. Dans un songe, je l’avais vu et entendu pleurer dans son berceau. Et j’avais entendu son nom… Ce nom qui m’avait ramené à la réalité. Il avait toujours été là… Chaque fois que j’avais eu besoin de lui, il avait été là…

— Il lui a donné un nom où l’on peut entendre le mien…

Mirënwe aussi pleurait à présent mais son sourire me soufflait en silence que ce n’était pas de tristesse.

— Il a dit… Qu’ainsi le garçon serait quelqu’un de bien.

Nom d’un chien ! Ryhad avait une façon bien à lui de clamer sa fidélité et son amour… Je retirai mon doigt au petit sans lui faire mal et m’avançai vers le serviteur qui s’était occupé du nourrisson depuis sa naissance. Je le savais… Je savais que c’était lui sans qu’il ait besoin de me le dire.

— Merci d’avoir pris soin d’eux, Mirënwe.

Je lui tendis le petit bout d’homme qu’il prit délicatement entre ses bras comme s’il était la créature la plus précieuse du monde.

— Tu me l’avais demandé… Tu m’avais demandé de veiller sur lui.

— Et tu as fait bien davantage mon ami.

Il leva les yeux et sourit à nouveau, les larmes pures glissant sur ses joues autant que sur les miennes. Mais je n’avais pas envie de pleurer, je voulais courir, courir et tenir ma promesse.

— On discutera plus tard, d’accord… Là je dois… Il faut que je…

— Vas-y, Ren… Va le retrouver.

Je posai une main sur l’épaule de mon ami retrouvé pour le remercier de si bien me comprendre et de… Pour tout ce qu’il était. Je regardai une dernière fois Ryhüren avant de dépasser Mirënwe et les gardes et de sortir à grands pas de la chambre d’enfant. Il faudrait que je parle à Ryhad de l’ambiance désastreuse de cette chambre mais ça pourrait attendre…

En revanche, le voir ne pouvait pas attendre.

Mais où était-il ?

Je me mis à courir dans les couloirs à la recherche d’un garde, d’un serviteur ou de n’importe qui pouvant m’indiquer le chemin et cette fois, je me montrerais sans pitié si l’on me détournait de mon chemin. Pourquoi diable avait-on fait ce Palais aussi grand ? Et pourquoi personne dans ce fichu pays ne connaissait l’existence des panneaux signalétiques ? Enfin… Je ne me serais pas attendu à trouver un écriteau indiquant « Ryhad, au fond du couloir à gauche »… Super !

Je bifurquai dans le couloir des arches que j’avais traversé un peu plus tôt… Et une silhouette se dessina au fond du couloir, une silhouette gracieuse et toute vêtue de blanc.

— Eïen !

Le consort s’arrêta pour se retourner et je courus dans sa direction. Je me rendis compte qu’il avait l’air bouleversé mais que je n’en étais pas la raison… Alors je me souvins que Vike et lui venaient de passer un moment ensemble. J’espérais que cela s’était bien passé… Mais j’avais d’autres chats à fouetter pour l’instant.

— Messager, que puis-je pour toi ?

— Ryhad… Dis-moi où je peux le trouver ?!

J’étais à peine arrivé à sa hauteur qu’il baissait les yeux.

— Le prince Ryhaïgarhad ne reçoit pas de visite et…

Il releva brusquement les yeux.

— Comment l’as-tu appelé ?

— Où est-il ?! Et ne m’envoie pas à l’autre bout du palais parce que je le prendrais très mal !

Je n’avais pas le temps de lui assurer que c’était bien moi, qu’il ne rêvait pas ni rien… Je ne voulais pas prendre ce temps-là.

— Il est en assemblée de guerre, dans la salle des cartes.

— Où ça, Eïen !

— Couloir ouest jusqu’à l’escalier aux colonnes, près de la bibliothèque du…

— C’est bon je vois… Va voir Mirënwe pour les détails et dis à Rydënhad qu’il n’a plus besoin de se planquer !

Je criai ces derniers mots parce que j’étais déjà en train de courir le long des arches avant de bifurquer à l’angle d’un couloir et de trouver ces fameux escaliers. Je bousculai un pauvre serviteur qui dut se demander si la fin du monde n’était pas arrivée et tournai à l’angle du couloir suivant.

Si je me souvenais bien, au prochain virage, il y aurait un couloir et, au bout de celui-ci, une porte menant à la salle des cartes. Pressant le pas, je trouvai mon Saint Graal gardé par deux soldats qui furent aussitôt pris de panique en me voyant débouler. Ils devaient sans doute avoir des ordres très précis s’ils me voyaient débarquer.

— Ouvrez les portes.

— Excellen… Messager, nous ne pouvons pas vous laisser entrer.

Ils essayèrent de me barrer le passage mais je me faufilai habilement entre eux. Sans doute ne s’attendaient-ils pas à ce que je puisse être plus rapide qu’un humain. En tout cas, j’arrivai à les contourner, manquant de peu de faire tomber l’un d’eux. Trop pressé pour m’excuser, je me détournai des gardes et poussai la porte aussi vite que possible.

Le cœur battant la chamade, le nom de Ryhad au bord des lèvres, j’entrai dans la salle des cartes m’attendant à tout… sauf à ce que j’y trouvai. Les mots moururent sur mes lèvres tout comme la joie que je pouvais ressentir quelques secondes encore auparavant. Je m’attendais à trouver des soldats haut gradés, peut-être Kiyran ou même Rydënhad dans la pièce. Je les aurais éjectés sans le moindre état d’âme mais…

Ce que je vis me cloua sur place, muet et sourd aux gardes qui m’avaient rattrapé mais eurent la bonne idée de ne pas me toucher. À la minute même, je leur aurais fait payer ce que j’avais sous les yeux.

Impossible de me tromper sur l’identité de l’homme installé dans une large chaise en bois massif. Il avait beau se tenir dans l’ombre, je l’aurais reconnu entre mille. Sa haute silhouette, sa large carrure… Jusqu’à son attitude… Par contre, je ne connaissais absolument pas l’identité de la personne qui, un genou entre les jambes de mon compagnon, était penchée sur lui pour lui offrir son cou. Les cheveux de ce type m’empêchaient de voir son visage ou celui de Ryhad mais je savais avec certitude qu’il buvait à sa veine…

Avais-je vraiment cru qu’il attendrait mon retour patiemment sans jamais faillir ? Oui. Oui, je m’y étais attendu. Mais je n’aurais sans doute pas dû… Il venait d’une lignée dont les ancêtres avaient possédé de véritables harems pour leur plaisir et pour le sang. J’étais parti plus d’un an… Mais retrouver mes souvenirs et le retrouver lui, accroché aussi intimement à la gorge d’un autre, avait de quoi me refroidir.

Mon entrée l’avait au moins interrompu mais il n’eut pas le réflexe de balancer son donneur de sang comme s’il avait commis une faute et s’était fait prendre sur le fait. Il se contenta de relâcher lentement sa prise sur le garçon dont je me moquais bien de l’identité. Noble, serviteur, soldat, ami… J’en avais rien à cirer. Si je le recroisais, il était mort.

Quant à Ryhad… J’étais venu le libérer de son fardeau mais ce que je venais de voir me poussa à la cruauté. Je souris avant qu’il ne pose son regard sur moi, un sourire arrogant qui dissimulait la profondeur de ma blessure.

J’avais été idiot ! Idiot, Ren ! De croire qu’il serait resté fidèle !

— Désolé d’avoir interrompu ton repas, Prince… Je me demandais pourquoi tout le monde retardait une audience formelle… J’aurais dû comprendre qu’à Ferin, le plaisir passait avant le devoir.

Il était magnifique… Seigneur… Il avait maigri, ses jambes étaient un peu plus fines moulées dans son pantalon de cuir et sa carrure un peu moins développée. Mais son visage… Son visage était le même. Aussi troublant et sombre que lors de notre première rencontre. Aussi chargé de violence et de recul que lors de nos premières discussions… Nous avions passé ces épreuves depuis longtemps déjà et plus jamais il ne m’avait montré une expression aussi froide. Je supposais que de l’eau avait coulé sous les ponts depuis ce temps-là.

— Qu’on nous laisse. Amy, merci pour tes services, nous parlerons plus tard.

Oh comme c’était mignon, il lui donnait un petit nom !

Le serviteur eut la prévenance de ne pas faire de commentaire, il salua son prince, puis étrangement, il me salua moi aussi avant de traverser la pièce à toutes jambes et de suivre les gardes qui sortirent à leur tour et refermèrent les portes derrière eux. Je restai seul avec Ryhad, seul face à son regard acéré et glacial qui ne m’indiquait absolument pas ce qu’il pouvait ressentir.

— J’avais entendu dire que tu étais à la recherche d’un amant disparu… Je vois que tu as su te consoler ailleurs, prince de Ferin.

Il leva un sourcil comme s’il se demandait ce que je lui voulais vraiment ou quelle réponse serait la plus adéquate. À mes yeux, rien de ce qu’il pourrait dire ne me ferait décolérer ! Il avait promis de ne se nourrir que de moi ! Il l’avait juré !

— J’ai décidé de changer mon fusil d’épaule en apprenant qu’il en avait fait autant de son côté. La fidélité va dans les deux sens, à ce qu’on dit…

Le petit salopard de prince ! Je ne l’avais pas trahi ! Je ne l’avais pas trompé ! Bon… Aävardan avait bu à ma veine mais il m’avait piégé pour en arriver là et Norhan… Il ne m’avait embrassé qu’une seule fois et je l’avais repoussé !

— Mais en quoi ce que je fais de mes journées intéresse-t-il le Messager des Dieux ?

— En rien, si ce n’est que je m’attendais à mieux du Prince d’Infeijin.

Un sourire mauvais fleurit sur ses lèvres, presque cruel, et il s’appuya dans le fond de son siège comme si la conversation l’indifférait complètement. Cela ne lui faisait-il rien de me revoir ? Il ne tremblait pas… Il ne montrait aucune émotion ! Alors que je me sentais prêt à exploser !

— Désolé que tes attentes soient déçues… Mais je pense avoir entendu qu’un certain lycae n’attendait que ton bon vouloir. Lui sera peut-être à la hauteur de tes exigences.

— Norhan ?

Que venait faire Norhan dans cette histoire ?

— C’est juste un ami.

Son regard s’agrandit et toute ironie quitta ses traits, remplacée par quelque chose de beaucoup plus venimeux.

— Et il est au courant de ça, lui ?

— Bien sûr qu’il l’est.

J’avais comme l’impression de me lancer tout droit dans un piège mais j’étais incapable de m’arrêter. Ryhad pointa la porte d’un signe de tête négligent.

— Dans ce cas, dis-toi qu’Amy est juste un ami.

Il n’allait pas me la jouer à l’envers !

— Tu enlaces souvent tes amis, Altesse ?

— Pas plus souvent que tu n’enlaces les tiens.

Enlacé ? Je n’avais enlacé personne ! Je pouvais comprendre qu’il soit furieux, je pouvais comprendre qu’il s’en prenne à moi un peu… Mais m’accuser de l’avoir trompé avec Norhan, c’était la chose la plus ridicule que j’avais jamais entendue !

Il se leva de sa chaise avec une nonchalance qui lui ressemblait bien et me fusilla d’un regard où la colère grondait en silence.

— Si tu n’avais rien de plus à me dire, Messager, je vais me retirer.

Il me tourna le dos et soudain toute ma colère retomba en flèche pour laisser place à la panique. En le regardant debout et de dos, je me rendis compte qu’il avait bien plus souffert physiquement que je ne l’avais remarqué… Il était affaibli, plus aussi imposant qu’avant… Lui qui pouvait presque rivaliser avec Rydënhad en stature, ressemblait davantage à un jeune adulte devant encore s’étoffer pour grandir.

Je lui avais fait ça… Je lui avais fait subir ça. Sans lui demander son avis, sans me soucier de ce qu’il pourrait endurer en mon absence… Je lui avais fait promettre l’impossible et puis j’étais parti… Pour de bonnes raisons mais qu’importe.

Je l’avais blessé. Bien plus encore que je n’étais blessé moi-même.

Je m’approchai de la table couverte de cartes et d’indications. Sans doute un plan de bataille mais je m’en moquais. La guerre pouvait attendre, si Ryhad me rejetait, si je le perdais, alors il n’y aurait plus de victoire possible pour moi. La gorge serrée, je cherchai les mots justes sans les trouver… Alors je dis la seule chose qui fût vraie et sincère.

— Je suis désolé.

Ryhad s’arrêta à mi-chemin de la porte et se retourna à demi, me présentant son profil aminci. Mes mots semblèrent mettre un temps infini à lui parvenir et un temps encore plus long pour qu’il trouve quoi répondre… Et ce n’est pas vraiment ce à quoi je m’attendais, même si je comprenais.

— Je sais ce qu’est le sens du devoir, je ne te reproche pas de tout faire pour arriver à tes fins. Mais de ton côté, évite de me reprocher d’avoir fait ce qui était nécessaire du mien.

Je ne voulais pas qu’il parle comme ça. Comme si j’étais un étranger et que ce que je pouvais ressentir n’avait pas d’importance pour lui. Comme si tout ce que j’avais fait ne m’avait pas coûté. Mais je sentais que ses propres blessures étaient à vif. J’étais ici depuis quatre jours… Quatre jours à me promener dans les couloirs de Ferin en compagnie d’Acqen, Vike ou Norhan… Et je l’avais ignoré. Mais lui… Lui avait su et pour me protéger, il s’était retiré dans son propre Palais comme un indésirable.

— Je ne voulais pas te faire souffrir. Je voulais t’épargner le fardeau que je devais porter parce que ça ne me semblait pas juste que tu doives t’en charger. Tu m’as épaulé chaque fois que j’en ai eu besoin… Tu m’as sauvé d’une vie de servitude, tu m’as protégé en te moquant de ce que tes gens penseraient si tu prenais un humain comme amant. Tu m’as permis de sortir indemne de l’épreuve des lunes et tu as fait de moi ton compagnon…

Je levai les yeux pour le regarder mais il n’était plus près de la porte. À la place, je sentis une présence dans mon dos, une présence écrasante qui me donna envie de fuir mais je ne bougeai pas.

— Et tout ça… n’a pas suffi à ce que tu me fasses confiance.

Je me tournai pour lui faire face, alors que mon instinct me criait de déguerpir de là. Il n’y avait plus de faux-semblant ou de jeu à présent. Il savait que je me souvenais mais sa colère était trop grande pour qu’il me pardonne tout pour autant. J’affrontai son regard de glace et me dis que s’il avait besoin d’être cruel pour me pardonner, je l’avais bien mérité.

— Tu as dit un jour… que je n’aurais jamais rien à justifier devant toi, contrairement au reste du monde.

— C’était une sacrée connerie de ma part…

Cela me blessa bien plus que je ne m’y étais attendu. Je l’avais mérité, j’avais mérité qu’il me méprise et qu’il soit fâché contre moi. Mais jamais je n’aurais cru qu’il regretterait de m’avoir donné une place spéciale dans sa vie… Jamais…

Ses mains attrapèrent mon visage, m’obligeant à relever la tête vers lui et tirant un peu sur mes cheveux dans la foulée. Son regard était complètement fou… Complètement enragé ! Il tira davantage, m’obligeant à me mettre sur la pointe des pieds, et se pencha en avant pour que nos visages soient l’un en face de l’autre.

— Mais je dois être complètement fou… Parce que malgré tout, je le crois toujours. Mais ça n’enlève rien à tes actes, rien du tout.

Il me bloqua fermement contre la table et ses lèvres s’abattirent sur les miennes. Dures et fermes, pleines de rancœur et de reproche mais je les pris tout de même. Parce que peu m’importait la façon dont il me touchait, du moment qu’il le faisait. J’avais mérité sa colère et j’étais blessé de l’avoir déçu… mais le fait qu’il me touche me donnait un peu d’espoir. Alors je le laissai faire, je subis en silence le mur d’émotion qu’il transmit dans son baiser… Comme s’il était une punition et non une réconciliation.

Sans effort, il me fit reculer encore, si bien que je me retrouvai assis sur la table dans un équilibre précaire. Il en profita pour saisir ma jambe droite au niveau de la cuisse et l’écarta pour se glisser entre elles. De là, il appuya fermement sur mon entrejambe qui réagissait malgré moi à sa présence… ça n’avait rien de plaisant et je lui mordis la lèvre assez fort pour qu’il me laisse respirer et reprenne ses esprits.

Je voulais bien subir sa colère, je voulais bien accepter mes torts mais je n’étais pas son esclave… Je ne l’avais jamais accepté et même pour expier le mal que je lui avais fait, je ne dérogerais pas à cette règle. Il s’écarta, les yeux luisant d’une violence à peine contenue et une goutte de sang perlant à sa lèvre. Je le fusillai du regard bien décidé à ne pas céder un pouce de terrain.

— Je ne suis pas ton jouet, Ryhad !

— Pas plus que je ne suis le tien et pourtant tu m’as abandonné derrière toi comme si je n’étais rien !

Sa voix portait davantage que la mienne et même s’il avait raison, même si je m’en voulais terriblement, je savais aussi que je ne l’avais pas fait de gaieté de cœur.

— C’était le seul moyen ! Tu ne pouvais pas m’accompagner !

— Tu as décrété tout seul que je ne méritais pas d’être informé ! Que je ne méritais pas de t’accompagner ! Tu ne m’as laissé que cette maudite lettre en guise de consolation ! Pensais-tu vraiment que cela suffirait ?

— Je t’avais donné mon âme !

— Et tu t’es enfui avec une partie de la mienne !

Sa main commença à défaire les lacets de mon pantalon à une vitesse surprenante. J’aurais pu invoquer Luta et le repousser, j’aurais pu invoquer Shieran et le stopper net. Mais je voulais régler ça sans magie, sans interférence… Juste lui et moi. Et pour l’heure c’était mal parti ! Je me débattais pour l’empêcher d’ouvrir mon pantalon, sans arriver à un grand résultat.

— Espèce d’idiot ! Ce n’était pas une question de mériter ou non que je t’en parle ! Ce n’était pas parce que je ne voulais pas que tu m’accompagnes ! Je sais que tu l’aurais fait et c’est exactement pour ça que je suis parti en douce !

— Pour me tromper avec le premier venu ?

Je restai choqué un moment et il se figea au-dessus de moi… Il se pencha et une lueur mauvaise naquit dans ses yeux… Il ne m’avait jamais regardé avec un tel regard… Tellement méprisant.

— Tu crois que je ne l’ai pas senti ?

— Senti quoi ?

— Ne fais pas l’innocent…

Sa main se posa sur ma gorge et une brûlure se réveilla profondément à l’endroit qu’il touchait.

— Tu crois que je n’ai pas senti un intrus te mordre ici…

Sa main dériva sur mes lèvres, une légère caresse et le mépris de son regard se modifia légèrement, me laissant entrevoir la douleur qui était la sienne.

— Que je n’ai pas senti que ce chien t’embrassait ici…

Il doutait de moi ? Comment pouvait-il douter de moi ? Sacrifier les souvenirs que j’avais de lui m’avait brisé de l’intérieur. Je n’en avais pas été conscient mais chaque rêve que nous avions partagé, chaque moment égaré dans le temps avait été un instant de paix comme jamais je n’en avais ressenti… Il avait été ma planche de salut alors même que je ne me souvenais plus de lui…

J’avais repoussé Norhan… Parce qu’au fond, je savais que je m’étais lié à cet homme dont je ne voyais pas le visage et que je n’avais pas pu me résoudre à le faire souffrir davantage. L’idée de le perdre dans l’Entre-Deux avait été insupportable.

Il passa sa main dans l’ouverture de mon pantalon, facilement, puisque je ne bougeais plus du tout. Inerte sur la table, choqué qu’il puisse, en définitive, si mal me connaître. Je savais que je lui avais fait du mal, au-delà de ce qu’il avait jamais supporté… Je lui avais infligé ce que personne ne lui avait jamais infligé, à lui, un Prince.

Je l’avais quitté.

Je doutais que qui que ce soit l’ait jamais abandonné. C’était un petit prince orgueilleux, vindicatif et possessif. Et j’étais un humain… Un humain qu’il avait choisi de protéger, de soutenir… Et d’aimer.

Il avait donné son cœur à un mortel, lui faisant confiance pour en prendre soin… Et je l’avais piétiné si cruellement qu’il ne pouvait l’admettre. Que je l’aie fait par devoir, il pouvait le comprendre… Mais pas l’accepter.

Il était si exclusif… Il était le genre d’homme à s’engager complètement, sans détour, sans mensonge, sans faux-semblant… Il m’avait tout donné, absolument tout de lui.

Et je lui avais rendu un vide qu’il n’avait pas pu combler.

C’était bien là le Ryhad que je connaissais. Derrière cette rage, derrière ce mépris et cette brutalité qu’il manifestait à l’instant… Ce n’était pas un homme bafoué dans sa fierté que j’avais devant moi…

C’était un amant blessé…

Je l’avais poussé à bout, au-delà de tout ce qu’on lui avait appris à maîtriser. Il pouvait gérer la peur, endurer la souffrance, gérer les crises, gouverner avec sagesse… Tout cela, on le lui avait appris dès son plus jeune âge.

Mais j’allais lui apprendre quelque chose que personne ne lui avait jamais enseigné…

Pardonner.

Indifférent à sa main brutale qui cherchait à me défaire complètement de mes vêtements… J’avançai la main jusqu’à son visage et posai ma paume sur sa joue.

Ce fut à son tour de se figer… Ce fut à son tour d’être ébranlé…

— Je suis venu tenir ma promesse.

Ses yeux s’agrandirent et j’y lus soudain l’étendue de sa douleur. Elle était si sincère, si brute que mon cœur se serra à m’en étouffer. Mais je prononçai tout de même ces mots qui n’avaient de sens que s’il était capable de les entendre.

— Je t’aime, Ryhad.