GOLDEN DAYS DE OPHÉLIE PEMMARTY
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GOLDEN DAYS DE OPHÉLIE PEMMARTY

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GOLDEN DAYS

OPHÉLIE PEMMARTY

 

Dominic, 28.12.15

J’ouvre les yeux alors qu’il fait encore nuit à l’extérieur, ce qui m’arrive rarement le lundi puisque c’est mon jour de repos. L’impatience de revoir Ash m’a réveillé et maintenant, impossible de refermer les yeux. Ça ne m’empêche pas de me prélasser encore quelques minutes dans la chaleur des draps, en me disant que ce soir, quand je m’y recoucherai, il sera avec moi.

La dernière fois qu’il est venu, Ash est resté deux semaines : c’était un peu le paradis de me réveiller tous les matins auprès de lui. Même si je travaillais, on en a bien profité tous les deux. Je ne dis pas qu’on a rattrapé le temps perdu, parce que c’est impossible, mais on a fait en sorte de reléguer au passé ces longues années de séparation et de profiter de chaque seconde passée ensemble.

C’était comme un échantillon de tout ce que j’avais désespérément attendu jusque-là : des réveils enlacés, mon appartement parsemé des affaires d’Ash, le son de sa voix quand je rentrais du boulot, ces soirées passées à lui cuisiner des petits plats, les conversations décousues sur l’oreiller avant que l’un de nous deux ne s’endorme… Plus d’absence, plus de silence ; mon cœur désormais réparé et comblé. Il a bien fallu qu’il reparte, mais ce n’est plus aussi douloureux qu’avant parce que je sais que ce ne sera toujours que temporaire.

Le mois de décembre est passé à toute vitesse, c’est le moment où on a le plus de travail à la bijouterie. J’ai toujours aimé cette période et je crois que c’est encore plus le cas cette année. J’ai envie de faire plaisir à tout le monde, de voir les gens sourire, de partager un peu tout le bonheur que je ressens. Je n’ai pas de vacances, mais j’en ai fait des tonnes question esprit de Noël, autant avec la déco – mon appartement scintille littéralement – qu’avec les cadeaux.

Seul Ash n’a pas encore eu le sien parce qu’il a passé Noël à Vancouver avec sa mère et que ce que je vais lui offrir ne pouvait pas s’envoyer. Il l’aura donc aujourd’hui quand il sera rentré. On va célébrer le réveillon du 31 décembre ici, ce qui fera pas mal de choses à préparer, mais j’aime bien ça. Rien de très original concernant les invités : Cooper et June, Ryan, Ellen, Dixie et son nouveau copain, ainsi que mes sœurs.

Ce n’est pas la première fois qu’on fait une fête chez moi, mais j’ai l’impression que cette soirée-là sera différente. Ash y est pour quelque chose : avant qu’il revienne, avant qu’on se remette ensemble, mon appart était juste un endroit qui m’abritait, alors que maintenant… maintenant c’est une maison, un foyer. Et ça le sera encore plus quand il aura eu son cadeau, cet après-midi.

À cette idée, mon impatience redouble. Ça a été assez difficile de garder le secret, mais je sais qu’il va l’aimer, ça ne peut pas être autrement. En parlant de cadeau de Noël, il serait peut-être temps que je commence à utiliser le sien, sinon il va me faire la gueule. Il faut dire que j’ai peur de le casser comme le précédent, et quand on sait le prix que ça coûte, zut !

Je souris en repensant à la surprise que j’ai eue la semaine dernière, lorsque j’ai reçu la veille de Noël un colis en provenance directe du Canada. Ash avait bien fait les choses : il m’avait écrit une jolie carte pour accompagner son cadeau, lequel était bien au chaud dans sa boîte estampillée d’une célèbre pomme.

Tout ça parce que l’écran de mon téléphone a été malencontreusement fracassé la dernière fois qu’il était là et qu’il prétend que c’est de sa faute – à vrai dire, je ne sais pas qui l’a réellement fait tomber de notre cabane, on était un peu trop occupés à se rouler des… hum, à s’embrasser passionnément.

Quand j’ai reçu le cadeau, j’ai appelé Ash de mon vieux portable pour l’engueuler – gentiment –, mais il est devenu aussi têtu que moi et n’a rien voulu entendre. Je sais qu’il voulait me faire plaisir, mais je trouve qu’il n’aurait pas dû employer autant d’argent pour un objet comme ça, d’autant plus que j’aurais pu choisir un modèle beaucoup moins onéreux. Sauf que… la boîte est là, sur mon bureau, et je commence vraiment à perdre patience avec mon téléphone qui fonctionne de plus en plus mal. Alors, ouais, je vais peut-être finir par utiliser le cadeau d’Ash… mais je continuerai à l’engueuler quand même, pour la forme !

Je me redresse dans mon lit, souriant tout seul comme un idiot. Mon regard se pose inévitablement sur le mur de photographies en face de moi, qu’Ash a rejoint. Il aurait toujours dû s’y trouver, mais parfois la vie est comme ça… On va dire qu’elle nous a séparés pour qu’on se retrouve encore mieux par la suite. En tout cas, les jours ont passé et j’ai l’impression que tout devient encore plus fort entre nous.

Ces nouveaux clichés sont des petits bouts de vie, de nous, pris au piège sur le papier glacé… Un matin tiède au creux des draps, deux tasses de thé. Ash assis sur un des tabourets de la cuisine, penché sur sa guitare. Une virée à Londres avec nos amis. Et en dessous, deux feuilles mortes en forme de cœur qu’on a ramassées près de la cabane. Des passages éclair, des fractions de seconde… des instants qui ne durent pas, mais représentent indéniablement le bonheur. Et quand je pense à tous ceux qui nous attendent encore, j’ai presque le vertige.

On a beaucoup de choses prévues dans les prochains mois : Ash commence sa tournée aux États-Unis fin février ; j’irai le rejoindre en avril pour la dernière semaine et on passera du temps là-bas puis au Canada. Presque trois semaines de vacances, ce que je n’ai pas vécu depuis… depuis que j’ai commencé à travailler, en fait ! J’ai tellement hâte…

Je vais aussi revoir la mère d’Ash et même si je sais qu’il n’y aura plus de problèmes entre nous désormais, je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter. Il devait probablement ressentir la même chose quand il a revu ma famille le mois dernier, mais tout s’est très bien passé.

Ma mère, malgré ses menaces à son sujet, l’a serré longuement dans ses bras, mon père lui a tapoté l’épaule en disant « content de te revoir, Ash » comme s’ils s’étaient parlé la veille, et mes sœurs, d’abord intimidées pour je ne sais quelles raisons, sont vite redevenues de véritables groupies.

Je soupçonne d’ailleurs Charly d’avoir voulu accrocher un poster d’Ash dans sa chambre, avant de se rendre compte que ce serait peut-être un peu étrange – j’ai trouvé le poster en question sous son lit il y a quelques jours alors que je récupérais tous les matelas gonflables et sacs de couchage de la maison en vue de ma fête du 31. Parce qu’on va forcément boire, et hors de question que mes amis prennent la route après ça.

Du coup, depuis, j’hésite à accrocher un poster à côté de mon lit histoire d’avoir Ash grandeur nature quand je ne l’ai pas en vrai… mais jusqu’à maintenant, j’ai réussi à résister à la tentation. Je suppose qu’à mon âge, je peux être raisonnable et me contenter de quelques photos, hein ?!

Envoyant valser ma couette, je m’assieds au bord du lit et attrape mon portable pour vérifier mes messages. Ash m’a écrit dans la nuit pour me dire qu’il embarquait, ce qui signifie qu’il est en vol à l’heure qu’il est – je ne veux pas qu’il m’ait écrit, ça voudrait dire qu’il y a un problème.

Mais le seul problème que je rencontre à ce moment-là est mon téléphone qui ne veut pas s’allumer. À tout hasard, même si je sais que la batterie était pleine, je branche le chargeur… pas de changement. Je crois qu’il a vraiment rendu l’âme, cette fois.

— Eh merde, grommelé-je en me levant pour récupérer la belle boîte blanche sur mon bureau.

Ouais, parce qu’à ce prix-là, même la boîte est classe !

Une bonne demi-heure plus tard, après avoir galéré avec tous les réglages, paramètres, options et autres synchronisations qu’exige la technologie, je constate que je n’ai pas reçu de nouveau texto… et que j’ai définitivement besoin d’une nouvelle photo d’Ash pour remplir ce fond d’écran vide, mais bref.

Je repose délicatement mon nouveau portable sur le bureau : il est temps de me lever et de me préparer si je ne veux pas être en retard. Ash n’arrive qu’en début d’après-midi, mais je dois finir de ranger l’appartement, faire quelques courses, et il faut ajouter la petite heure de route pour me rendre à l’aéroport.

Je me demande si c’était une si bonne idée que ça de vouloir organiser une fête ici alors que je n’ai pas de congés, mais c’est un peu tard pour changer d’avis. Et avec le cadeau que je vais offrir à Ash, je ne pouvais pas faire autrement. On va devoir éviter les grosses sorties pendant quelque temps, histoire de s’habituer… ce n’est pas un présent très ordinaire, si on peut dire. Heureusement, Ash va rester plus d’un mois, cette fois.

Oh, bon sang, je deviens sûrement gâteux vu à quel point je radote, mais il me tarde vraiment qu’il soit là !

— Sympa ta veste, au fait ! me lance Ash en s’asseyant dans la voiture.

Je l’y rejoins et mets le contact.

— Cadeau de mes sœurs pour Noël, lui expliqué-je.

— Ça te va bien… Tu es très sexy avec.

Je n’ai même pas le temps de le remercier qu’il est déjà en train de m’embrasser, les mains accrochées à la veste en question.

Ash est arrivé depuis dix minutes à peine et on a déjà du mal à se détacher l’un de l’autre. Sa bouche est chaude contre la mienne, elle a gardé le goût du café que je lui ai acheté en arrivant à l’aéroport. C’était nécessaire : il a l’air exténué, mais j’ai besoin qu’il soit en forme encore quelques heures. Et je tiens à préciser, au passage, que les cernes sous ses yeux, le vieux jogging noir qu’il porte et ses cheveux blonds un peu emmêlés par les heures de voyage ne le rendent pas moins séduisant.

— Tu as réussi à dormir pendant le vol ?

— Pas beaucoup, me répond-il avec un petit soupir. Par contre, le gars à côté de moi n’a eu aucun mal, vu à quel point il ronflait !

— Pauvre chou, me moqué-je gentiment avant de l’embrasser une nouvelle fois. Tu pourras faire la grasse matinée demain, t’inquiète pas !

Comme je sors mon téléphone de la poche arrière de mon jean, Ash saisit mon poignet en s’écriant :

— Ah, quand même ! Tu t’es enfin décidé à l’utiliser ?!

— Juste parce que le mien est définitivement mort.

Il secoue la tête et je pose un doigt sur ses lèvres pour l’empêcher de dire ce que je sais qu’il allait dire, un truc du genre « têtu comme une mule ».

— Je persiste à penser que tu n’aurais pas dû, ajouté-je. C’est bien trop cher pour un téléphone !

— J’ai vendu beaucoup d’albums, Dominic. Genre, vraiment beaucoup.

Il enlace nos doigts pendant que je savoure l’écho de sa voix en moi lorsqu’il prononce mon prénom en entier… Ça me donne envie de l’allonger là pour le lui faire gémir, crier, et prononcer de toutes les façons possibles.

— Et à quoi ça sert que je gagne de l’argent si je ne peux pas m’en servir pour faire plaisir à ceux que j’aime ?

— Mmhhh, dis-je seulement, encore perdu dans mon fantasme.

— Ça ne te fait pas plaisir ?

Je démarre la voiture et allume les feux pour y voir dans le brouillard ambiant. Une fois de retour dans la réalité, je réponds :

— Bien sûr que ça me fait plaisir, bébé. Mais j’aurais pu me contenter d’un truc moins cher… Ce n’est pas parce que tu as gagné de l’argent que tu dois le gaspiller ! Il faut penser à plus tard.

— Plus tard c’est maintenant. On n’a qu’une vie…

Je me tourne vers lui pour observer son expression un peu triste, mélancolique. Parfois je n’y pense plus, mais le fait d’avoir perdu son père il y a quelques années l’a rendu comme ça, non pas inconscient ou imprudent, mais désireux de profiter de chaque instant parce qu’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.

— C’est vrai, approuvé-je alors en effleurant sa joue d’une caresse. Merci pour ce cadeau, Ash.

Il sourit, et je me décide enfin à conduire la voiture hors du parking. À mi-voix, Ash me raconte ce qu’il a fait pendant les derniers jours passés à Vancouver avec sa mère, et ne se rend pas tout de suite compte qu’on ne prend pas la route habituelle pour rentrer. Moi je commence à me sentir un peu fébrile, parce que j’ai hâte qu’il découvre ma surprise.

— Ça va aller, pour elle ? Vu que tu restes un mois ici… c’est pas trop long ?

— Tu parles, y a deux jours elle prétendait presque que je l’empêchais de faire tout ce qu’elle avait à faire ! répond Ash en riant. Elle est super occupée en fait, donc ouais, ça va aller. Et vu qu’elle a enfin compris comment fonctionne Skype, elle me verra souvent !

Je hoche la tête, concentré sur la route. Avec ce brouillard à couper au couteau, je sens bien que je vais me tromper à un moment ou un autre !

— Je te raconte pas comment j’ai eu du mal à… Hé ! s’exclame-t-il soudain, par où tu passes aujourd’hui ? Tu t’es planté.

— Nan, répliqué-je en essayant de ne pas sourire.

— Mais si, tu pars complètement à l’opposé de Chelmsford ! En même temps, avec ce brouillard, on n’y voit rien…

Comme je reste silencieux, il insiste, la voix légèrement soupçonneuse :

— Où est-ce qu’on va ?

— Je dois juste voir June pour récupérer un truc… ça prendra pas longtemps, promis !

Une sorte de grognement me répond. Un peu plus tard, je jette un coup d’œil sur le côté, pour découvrir Ash en train de regarder la route comme s’il lui en voulait particulièrement. Je rêve ou il est en train de bouder ?!

— Ça va, bébé ? le questionné-je machinalement.

— Mouais…

— Oh, allez, je te promets qu’après on rentre direct !

— Mouais, répète-t-il dans un soupir. Je suis crevé, j’avais juste envie de me poser avec toi. Y a pas moyen de faire ça plus tard ?

— Hum… Non, pas vraiment.

Je sens son regard se poser sur moi et me scruter longuement, avant de se détourner. Le pauvre, c’est vrai que je n’ai pas choisi le meilleur moment… mais quand il verra ma surprise, je suis persuadé qu’il oubliera la fatigue ! En attendant, je vais juste devoir supporter son air renfrogné tout le long du chemin. Au moins, je me rappellerai de ne plus lui faire ce genre de plan quand il n’a pas eu son quota de sommeil !

— Ash ? le questionné-je un long moment plus tard.

— Mmhhh ?

— Tu vas quand même pas me faire la gueule ?

Pour toute réponse, il gigote sur son siège et finit par poser une main sur ma cuisse. Autrement dit : il ne me fait pas la tête, mais il m’en veut un tout petit peu sans vouloir l’avouer !

On roule silencieusement pendant quelques minutes, puis je souffle :

— Bébé, sois pas gronchon…

— Gronchon ?

— Oui. Grincheux, ronchon… gronchon !

Il me regarde sérieusement pendant un instant puis éclate de rire.

— Quoi ? m’enquiers-je en rigolant aussi.

— Toi et tes foutues expressions !

— Au moins, tu me fais plus la gueule !

Les doigts d’Ash serrent un peu ma jambe tandis qu’il me répond :

— Je te fais pas la tête… je suis juste crevé.

— Je sais, murmuré-je en posant brièvement ma main sur la sienne. Je te promets qu’en rentrant tu pourras te reposer autant que tu veux, mais je tenais vraiment à faire ça aujourd’hui…

— Faire quoi ? Je croyais qu’on devait juste voir June ?

Je me mords les lèvres, mais sous le regard insistant de mon petit ami, ça ne fait que me trahir davantage.

— Dominic ? On va où ?

Je secoue la tête sans répondre, au risque de rendre Ash complètement dingue. C’est un peu ce qui arrive ensuite, puisqu’il se met à répéter sa question toutes les deux secondes.

— Je croyais que tu étais fatigué, tenté-je.

— On va où ?

— Je te l’ai dit !

— On va où ?

— Putain, Ash, t’es chiant.

— ON VA OÙ ?

— T’étais déjà comme ça gamin ou c’est venu avec le temps ?

Autour de nous, le paysage verdoyant de la campagne anglaise s’étend sous une épaisse couche de brouillard qui nous empêche de la contempler. Je m’efforce de garder une expression neutre, et de résister à mon envie d’assommer Ash même si ça doit être à peu près la deux millième fois qu’il pose sa question.

— Je dois voir June pour récupérer un truc, lui dis-je à nouveau. C’est pour, euh… pour le réveillon.

Dans le silence soudain qui suit, je peux entendre le moteur de ma voiture gronder, l’air du chauffage siffler et la musique grésiller dans les haut-parleurs. Puis Ash grogne à nouveau et réplique :

— Tu pouvais vraiment pas t’en occuper avant ?

— Non, vraiment pas. T’en fais pas, on est bientôt arrivés !

Il se résigne, hoche la tête et reste silencieux, mais ses doigts qui tapotent en rythme sur mon jean me prouvent son impatience. Au bout d’un moment, je tourne à gauche pour diriger la voiture sur un petit chemin qui se perd dans l’obscurité blafarde du brouillard.

— Je suis sûr que tu me fais marcher ! s’indigne Ash en essayant de discerner quelque chose à l’extérieur. On est au milieu de nulle part ! Et le coup de la panne c’est démodé, tu sais ?

Je souris sans répondre. Au détour d’un virage, une haute maison surgit dans la brume : ouf, je ne me suis pas perdu ! N’étant venu qu’une fois, j’avais peur de ne pas arriver à me repérer.

Je stationne ma voiture près de la petite berline rouge qui appartient à June, puis j’invite Ash à descendre.

— Non, mais sérieusement, chéri, qu’est-ce qu’on vient faire ici ? Je croyais que June habitait à Londres avec Cooper…

Je n’ai pas le temps de lui répondre, parce qu’à ce moment-là, la porte d’entrée s’ouvre et June jaillit de la maison.

— Coucou ! nous lance-t-elle avec un grand sourire. Ça va ? Pas trop crevé, Asher ?

Elle s’avance, vêtue d’une tenue de cavalière, et nous serre tour à tour dans ses bras.

— Ça va, j’ai juste cru qu’on allait se perdre à cause de ce foutu brouillard ! lui réponds-je.

— Ne m’en parle pas… Je pensais faire un tour à cheval, mais je crois que ce sera pour une autre fois.

Ash nous écoute sans rien dire, l’air un peu perdu. J’ai envie de l’enlacer comme je l’ai fait à l’aéroport, quand il est arrivé, de passer mes doigts dans ses cheveux et de l’embrasser encore et encore, mais ça va devoir attendre. Pourquoi j’ai eu cette idée, au fait ? On aurait très bien pu faire ça demain et profiter comme il se doit de nos retrouvailles…

— Et où est-ce qu’on est ? questionne-t-il à cet instant-là.

— C’est le haras de ma sœur, lui explique June. Il appartenait à mes grands-parents, puis Lesly a repris l’affaire quand mes parents ont décidé de vendre. Elle et Ben, son mari, s’en sortent plutôt bien. Je viens les aider quand je peux. Vous voulez entrer vous réchauffer ou on rejoint Lesly tout de suite ? Elle est derrière, on a une jument qui a mis bas cette nuit.

Avant de lui répondre, je prends quelques secondes de plus pour observer Ash. Il hausse les sourcils, les yeux remplis d’interrogations… Je crois que mon petit jeu a assez duré. Il ne faudrait pas qu’il finisse par m’en vouloir sérieusement !

— On la rejoint, déclaré-je en souriant à June.

Elle nous fait signe de la suivre et longe à grands pas le mur de la maison, pour finalement contourner celle-ci. Alors qu’on marche derrière elle, Ash me demande tout bas :

— Qu’est-ce qu’on est venus faire ici, Dominic ? Je comprends rien…

— Oh, je t’ai pas dit ? répliqué-je bien fort. On est venus chercher ton cadeau de Noël !

June se retourne et éclate de rire, pendant qu’Ash s’arrête brusquement.

— Mon cadeau ? Que… quoi ?

— Tu as vraiment réussi à garder le secret jusque-là ? s’étonne June. Mince, j’avais parié avec Cooper, et…

— Non, mais sérieusement, tout le monde était au courant ?

— Sauf toi, ouais, approuvé-je en passant un bras autour de sa taille. Et d’ailleurs, tu ne sais toujours pas de quoi on parle !

— Pffff ! Explique-moi ! réclame Ash en enfonçant son doigt dans mes côtes pour me chatouiller. Tout de suite !

— Venez, répond seulement June.

J’entraîne Ash à sa suite, faisant la sourde oreille à la nouvelle salve de questions qu’il me pose. De l’autre côté de la maison, après avoir passé un portillon, on se retrouve dans une cour immense qui s’ouvre sur le haras. Des dizaines de boxes s’alignent sur deux rangées qui se font face ; quelques hennissements s’élèvent çà et là dans le calme environnant. Le brouillard semble être un peu moins dense de ce côté, sans doute repoussé par la chaleur des animaux.

— Ah, elle est dans la grange, murmure June en avisant un rayon de lumière qui se glisse par l’interstice d’une porte.

On échange un regard complice. Soudain, mon cœur commence à taper dans ma poitrine parce que ce moment que j’ai tant attendu arrive enfin. Sans plus tarder, June nous fait entrer dans la grange. Je connais déjà les lieux, puisque je suis venu il y a une dizaine de jours, mais Ash regarde tout autour de lui d’un air curieux.

Dans la lumière de quelques ampoules nues, au milieu de balles de paille et d’un bric-à-brac de choses dont je ne connais même pas les noms, Lesly nous attend, vêtue d’une tenue similaire à celle de sa sœur. Elles ont beau avoir les mêmes cheveux châtains et les mêmes yeux, Lesly est aussi grande et robuste que June est petite et frêle. On a tout juste le temps de la saluer qu’une petite boule de poils se rue sur nous en aboyant.

— OK, apparemment il veut se présenter tout seul ! s’écrie Lesly.

Le petit chien vient s’emmêler à nos jambes, pas du tout farouche. Il fait la fête à June, vient renifler et lécher mes doigts, puis s’assied aux pieds d’Ash pour l’observer attentivement.

— Joyeux Noël, Ash, dis-je dans un souffle.

Il me regarde, abasourdi, avant de pencher la tête vers le chiot. Celui-ci n’a pas bougé, comme s’il avait compris ce qui est en train de se passer. C’est tellement adorable que mon cœur semble sur le point d’exploser.

— Je… comprends pas, bafouille Ash en dirigeant à nouveau son regard vers moi.

— C’est ton cadeau de Noël, bébé ! Le chiot. Pour toi !

Il fronce les sourcils, puis son visage se détend et je le vois sourire, à tel point qu’il risque de se faire mal aux joues. Je sais qu’il a toujours rêvé d’avoir un chien quand il était petit, mais qu’il n’en a jamais eu… alors quand June m’a parlé des chiots du haras il y a environ un mois, je n’ai pas pu résister.

Mon petit ami nous regarde attentivement, June, Lesly et moi, avant de demander avec un geste de la main :

— Je… je peux ? Vraiment ?

Il a l’air d’un gosse, et c’est définitivement trop mignon.

— Bien sûr ! répond June. Il est à toi maintenant.

Ash s’accroupit pour tendre sa main au chiot, lequel la flaire avec beaucoup d’intérêt avant de se laisser caresser. Une fois de plus, je craque pour sa petite tête noire tachetée de blanc, au milieu de laquelle ses grands yeux ronds affichent un bleu surprenant. Sur le reste de son corps, le noir et le blanc se mélangent au fauve ; il est vraiment unique, et je suis plus heureux que jamais de l’avoir adopté pour Ash.

— Comment est-ce qu’il s’appelle ? demande ce dernier en relevant la tête vers nous.

— On ne lui a pas encore donné de nom, répond Lesly.

— C’est à toi de le faire, ajouté-je en lui souriant.

— C’est vrai ? Wow, je…

Ash se mord les lèvres, les yeux brillants et l’air ému. Il continue à caresser le chiot et on le laisse réfléchir, June et moi, pendant que Lesly repart vaquer à ses occupations.

— Azur, déclare-t-il enfin d’une voix solennelle.

— Azur ? répété-je pour voir comment ça sonne.

Le chiot fait un petit tour sur lui-même en remuant la queue, puis se rassied sagement aux pieds d’Ash.

— Je crois que ça lui plaît ! approuve June en riant. Je vous laisse un moment, ajoute-t-elle ensuite, je dois voir un truc avec Lesly.

C’est un prétexte pour nous laisser seuls, Ash et moi, ce que j’apprécie grandement. Quand les filles ont quitté la grange, je me tourne vers lui alors qu’il se relève. Je me sens tout tremblant, parce que je vois dans ses yeux et dans son sourire à quel point il est ravi.

— Tu préparais ça depuis un moment, hein ?!

— Hum… quelque chose comme un mois, à peu près ! Et crois-moi, c’était atroce de garder le secret !

— Pardon ? Je n’ai pas posé une seule question ! Enfin, jusqu’à aujourd’hui…

Je me rapproche de lui en murmurant :

— Non, tu as été très sage. Mais j’avais tellement envie de te le dire… J’ai failli me trahir deux ou trois fois !

— J’ai absolument rien remarqué !

Ash enroule ses bras autour de mon cou pour m’embrasser. Juste un baiser tendre, une caresse de sa bouche sur la mienne… mais un de ceux que je préfère, parce que c’est comme si je sentais son amour s’accrocher à mes lèvres et s’infiltrer au plus profond de moi.

— Merci, s’écrie-t-il ensuite. Merci, merci, merci, merci !

Je me mets à rire, plus pour cacher mon émotion qu’autre chose. Ce moment est important pour moi parce que j’ai quand même beaucoup réfléchi avant de prendre la décision d’adopter un chien. Ce n’est pas quelque chose qu’on doit faire à la légère ; il ne s’agit pas d’un enfant, mais c’est tout de même une vie, un petit être qui va dépendre entièrement de nous à partir de maintenant.

Alors je me suis demandé : est-ce qu’on est prêts pour ça ? Est-ce que ce n’est pas trop tôt ? J’ai pensé à tout ce qu’on a vécu, Ash et moi, à la façon dont on s’est retrouvés… c’était sûrement écrit quelque part dans les étoiles qu’on devait s’aimer, et qui est-on pour contrarier les étoiles, hein ?!

Bref, ce n’est pas vraiment comme si on commençait à peine cette relation, nous deux. On a l’intention d’être sérieux et ce chiot, Azur, c’est juste une manière d’officialiser tout ça.

— Il est tellement… mignadorable ! s’écrie Ash à ce moment-là.

Il s’est à nouveau accroupi pour caresser Azur, et je le rejoins en fronçant les sourcils.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ???

— Mignadorable ! Mignon et adorable, tu sais, comme tu…

— Non, le coupé-je, bébé, s’il te plaît. Tu es un chanteur formidable et un auteur-compositeur de talent, mais inventer des expressions comme ça est un art à part entière qui n’est réservé qu’à de rares élus !

Il en reste bouche bée quelques secondes, avant de répliquer :

— C’est un truc propre aux bijoutiers d’être aussi prétentieux ou c’est juste toi ?

— Je ne suis pas prétentieux, juste réaliste. Ton expression était nulle !

Ash lève les yeux au ciel, se retenant difficilement de rire.

— Mignadorable, grommelé-je en tendant la main pour caresser Azur. Non, mais tu entends ça ?!

Le chiot me regarde avec des yeux étonnés avant de se réfugier entre les genoux d’Ash. D’accord, il a déjà choisi son camp, en fait !

— Ne l’écoute pas, dit Ash en lui recouvrant les oreilles de ses mains. Il est simplement jaloux de ne pas y avoir pensé le premier… Tu es mignadorable, et maintenant c’est lui le gronchon !

J’éclate de rire et perds l’équilibre, m’étalant dans la paille.

— Si quelqu’un nous entend parler, dis-je entre deux inspirations difficiles, on va passer pour des fous !

— Oh, je crois que June est déjà au courant, s’amuse Ash tandis que le chiot essaie de grimper sur moi. Et lui, ça ne semble pas le perturber !

— C’est vrai… N’empêche, il a grandi depuis la dernière fois que je l’ai vu !

Je lui raconte ma venue au haras une dizaine de jours auparavant, puis la visite chez le vétérinaire pour faire vacciner et pucer Azur, ainsi que les petites choses que j’ai achetées pour lui : un sachet de croquettes, un collier et une laisse.

— On ira acheter le reste ensemble, maintenant que tu es là, terminé-je.

Mon petit ami m’adresse un sourire extatique tout en agitant un brin de paille sous le museau d’Azur. Je ne me lasse pas de les regarder tous les deux : Ash émerveillé par le chien, et Azur guettant le moindre de ses mouvements. C’est à se demander qui a adopté qui, finalement !

— Mais attends ! s’exclame soudain Ash dont le sourire s’est un peu fané. Comment on va faire quand… quand je vais repartir ?

Je reste silencieux, le temps de me redresser pour m’asseoir près de lui. J’ai déjà réfléchi à tout ça, alors je lui dis :

— On a deux options : soit tu le prends avec toi au Canada et ta mère s’en occupera quand tu ne pourras pas, soit…

— Soit il reste avec toi, termine Ash à ma place.

J’approuve d’un signe de tête, soucieux de sa réponse. Il faut dire que j’adore déjà cette peluche vivante, alors je serais un peu triste si Ash décidait de le confier à sa mère. Mais c’est son choix, et quel qu’il soit, je le respecterai.

— La question ne se pose même pas, déclare-t-il alors.

— Ce qui veut dire… ?

Son expression on ne peut plus sérieuse est légèrement en train de me faire flipper.

— Qu’il reste avec toi, bien sûr !

Comme il voit que je soupire de soulagement, Ash ajoute :

— J’ai déjà pensé à tout ça, tu sais… Je veux dire, c’est moi qui vais devoir bouger le plus souvent, avec les tournées et tout, alors quand je voudrai rentrer à la maison… J’ai pas l’intention d’habiter toute ma vie chez ma mère, tu vois ?

— Tu ne serais pas en train de t’incruster chez moi, là ?

— C’est pas comme si tu me l’avais jamais proposé, réplique-t-il en rougissant.

C’est vrai qu’on en a déjà parlé, mais… pas tout à fait dans ces termes-là, et… wow. L’idée est géniale, hein, mais… WOW. Imaginer ça concrètement est assez bouleversant. Il ne faudrait pas oublier que je suis un grand sentimental !

— Tu as quelque chose contre ça ?

— Pas du tout, chuchoté-je, la gorge nouée par l’émotion.

— Cool. Parce que… ouais, j’adore le Canada, mais l’Angleterre m’a manqué. Et je… je reviendrai toujours voir ma mère, mais… cette partie-là de ma vie doit se faire à tes côtés, maintenant.

Il plonge ses yeux couleur d’automne dans les miens durant de longues secondes silencieuses. Le reste du monde n’existe plus, il n’y a que lui qui compte, lui et cette ébauche d’avenir que je vois au fond de ses prunelles. Rien n’aurait pu me rendre plus heureux.

— OK, dis-je ensuite, on signe où ?

Ash éclate de rire, et Azur se met à japper en sautillant autour de nous. J’ai l’impression qu’on est déjà en train de devenir une petite famille.

— Azur restera avec toi, conclut Ash en saisissant ma main pour entrelacer nos doigts.

— Oh, c’est tout ? Je croyais qu’on était prêts à acheter une maison et adopter deux ou trois gamins !

J’ai pas pu m’en empêcher, je suis beaucoup trop heureux pour rester sérieux.

— Pas encore, rétorque Ash. Mais on y viendra…

Et je reste comme un con, parce que lui paraît très sérieux, en revanche. Bordel, il va finir par me tuer avec toutes ces émotions !

Le cœur battant à cent à l’heure, j’agrippe Ash par la nuque pour pouvoir l’embrasser. Il attrape mon autre main et la pose sur son torse, par-dessus ses vêtements, pour que je sente les battements frénétiques du sien. Ça me rassure un peu de savoir que je ne suis pas le seul à être bouleversé…

— Merci, chéri, murmure-t-il contre mes lèvres. C’est le plus beau, le meilleur cadeau de Noël de toute ma vie !

En guise de réponse, je lui vole seulement un autre baiser.

Quelques instants plus tard, June et Lesly reviennent dans la grange et nous rejoignent là où on est assis.

— Vous n’avez pas changé d’avis, hein ? nous demande l’aînée avec un clin d’œil.

— Jamais de la vie ! s’insurge Ash.

— On l’embarque, renchéris-je. Sa maman ne va pas lui manquer ?

— Il est sevré maintenant, nous explique June. Tu veux la voir, Ash ?

Comme il hoche la tête, on se relève d’un même mouvement puis on suit les deux sœurs à l’extérieur. Lesly siffle et appelle la chienne, qui arrive tranquillement un moment plus tard. Elle est blanc et fauve, avec les mêmes yeux bleus qu’Azur ou presque.

— Quelle mémère, commente sa maîtresse en riant. Si Azur a le même caractère, vous n’avez pas de soucis à vous faire ! Elle est vraiment… zen. Pas vrai, Kyra ?

Lesly se penche pour la caresser tandis que la chienne renifle paresseusement de notre côté. Ash a pris Azur dans ses bras, ce dernier a l’air de s’y plaire et ne manifeste aucun désir de retrouver la terre ferme.

— Trop mignon, dit June avec un sourire.

J’approuve silencieusement ; pour ma part, le mot « mignon » s’applique aussi bien à Ash qu’au chiot.

— Voilà pour vous, déclare Lesly en nous tendant un petit livret plastifié. C’est son carnet de santé. J’ai rempli les premières pages, mais la suite est pour vous ! N’oubliez pas de lui faire le rappel des vaccins dans un mois, ensuite ce sera juste une fois par an. Et si vous avez des questions, n’hésitez pas.

— Merci, dis-je en prenant le carnet. Pour le moment, je crois qu’on est bons !

— Ça va aller pour lui en voiture ? s’inquiète Ash.

— On l’a déjà pris, donc je pense que oui… Mais je peux vous prêter une cage, si vous voulez.

L’idée ne m’emballe pas spécialement, mais si c’est pour son bien… Ash n’est cependant pas de cet avis puisqu’il murmure :

— On va pas le mettre dans une cage, le pauvre ! Je vais le garder sur mes genoux.

— Il risque d’avoir peur et de vomir, intervient June.

— Pas de cage, s’obstine Ash.

— D’accord, pas de cage, concédé-je. Mais s’il est malade, tu nettoieras !

Ash me tire la langue, ce qui fait sourire les filles. Elles nous raccompagnent jusqu’à la voiture, dans laquelle on s’installe après les avoir remerciées.

— Prenez bien soin de lui ! lance Lesly en caressant une dernière fois Azur à travers la vitre ouverte.

— Le mieux possible, répond Ash. Merci pour tout !

— C’était un plaisir. À bientôt !

— À jeudi, nous dit June. Cooper t’appellera demain pour savoir si y a besoin de quelque chose.

— Ça marche, conclus-je. À jeudi !

Je recule la voiture pendant qu’Ash referme la vitre. On n’a même pas roulé dix minutes qu’il recommence déjà à s’extasier :

— Il est trooooop mignon ! Putain, t’aurais pas pu mieux trouver !

Le chiot est calme sur ses genoux, j’espère qu’il va bien supporter l’heure de route jusqu’à Chelmsford. Sinon, Ash a raison : Azur est vraiment adorable et je suis très content de le ramener à la maison.

— Non, mais tu as vu ses yeux ? insiste Ash, surexcité. Ils sont magnifiques !

— T’as vraiment un faible pour les yeux bleus, n’est-ce pas ? J’espère que les miens continueront quand même à te plaire…

Il me pince la cuisse tandis que son sourire amoureux ne me laisse aucun doute à ce sujet. Heureusement que je n’ai pas changé d’avis, à propos d’Azur, quand je réfléchissais à la question… Aucun autre cadeau n’aurait pu rendre Ash aussi heureux, j’en ai la preuve maintenant. Mais comme j’adore l’embêter, je lui fais remarquer :

— Tu n’as pas eu de mal à lui trouver un joli nom… Pourquoi est-ce que tu voulais me coller un surnom aussi ridicule que « mon canard » alors que tu pouvais t’inspirer de la couleur de mes yeux ?

— Je pouvais pas l’appeler comme ça, c’est un chien !

— Bah je suis pas un canard non plus, j’te signale !

Je le vois rire en secouant la tête, l’air faussement exaspéré.

— De toute façon, pour toi, Azur n’aurait pas convenu, reprend-il finalement.

— Ah bon ? Pourquoi ça ?

Ash tourne la tête vers moi et je ralentis pour le regarder dans les yeux.

— C’est le nom de l’une des nombreuses teintes de bleu. Pour toi, je choisirais plutôt « céleste ».

La douceur avec laquelle il dit ça est en train de faire voler mon cœur en éclats.

Pourquoi est-ce qu’il est aussi putain de romantique ? Et pourquoi est-ce que je ne suis qu’un foutu sentimental ?! À chaque fois, il me retourne littéralement la tête. Et dans ces cas-là, je ne trouve jamais rien de mieux à faire que de l’embrasser… Je suis donc obligé d’arrêter la voiture sur le bas-côté de la route pour aller cueillir ses lèvres, mes mains posées sur ses joues.

— Je t’aime tellement, Ash…

Je murmure ça sans même y réfléchir, spontanément, puisque c’est la plus pure vérité.

— Je t’aime aussi, Dominic.

Il m’embrasse une nouvelle fois puis déclare :

— Je ne voudrais pas gâcher ce moment hyper romantique, mais ce serait vraiment bien de rentrer avant qu’Azur me fasse pipi dessus !

— Oups ! Oui, tu as raison !

On reprend la route sans tarder ; comme je repense aux paroles d’Ash sur les teintes de bleu, je lui dis :

— N’empêche, Céleste… ça irait bien avec ma prétention de bijoutier, tu crois pas ?

Il se marre, et son rire qui emplit l’habitacle est l’un des plus beaux sons qu’il m’ait été donné d’entendre. J’espère pouvoir le faire résonner aussi souvent et longtemps que possible.

— Sans doute, déclare ensuite Ash, ça sonne un peu… pompeux. Mais j’imagine déjà la réaction des autres si je t’appelle comme ça devant eux. On n’a pas fini de les entendre se foutre de nous !

— Ouais, faudrait que ça reste en privé…

Je tends la main pour attraper la sienne et la poser sur ma cuisse, comme il l’a fait à l’aller. Ash m’adresse un regard plein de désir, mais s’écrie pourtant :

— Rêve pas, je t’appellerai pas comme ça quand on fera l’amour !

— Chuuuut ! Y a des oreilles innocentes qui nous écoutent !

Le rire d’Ash redouble tandis qu’il maintient Azur contre lui. Je sens toujours son regard posé sur moi, alors je détourne brièvement mes yeux de la route pour croiser les siens.

— Même pas une fois ?

Il se mord les lèvres et chuchote :

— On verra. J’ai hâte d’être à la maison, tu sais ?

Sa main qui remonte légèrement le long de ma cuisse électrise mes sens, mes muscles se contractent et une étincelle de désir s’allume au fond de moi.

— Moi aussi, bébé…

— Alors roule, Céleste ! Plus vite !

J’éclate de rire à mon tour et je lui obéis, pressé de me retrouver en privé avec Ash. Il est temps qu’on se remercie mutuellement pour tous ces beaux cadeaux… et on a justement une très bonne façon de le faire !

 

Dominic, 31.12.15

— IL EST TROOOOOP MIIIIGNOOOOOON !

— Hé Charly, change de disque ! On a compris !

Elle marmonne quelque chose que je ne parviens pas à entendre et repart s’asseoir dans un coin du salon pour tenir compagnie à Azur, qui n’est pourtant pas en peine de voir du monde. Mon appartement paraît d’ailleurs plus petit que d’habitude à cause des dix personnes qui y déambulent, discutent et rient sans retenue. J’ai prévenu les voisins, mais je crois qu’on n’est pas les seuls dans l’immeuble à faire la fête, ce soir.

Charly a commencé à s’extasier à la seconde où elle a vu Azur, et elle n’a pas cessé depuis. Elle est en bonne voie pour dépasser Ash dans ce domaine. Lui non plus n’a pas cessé de s’émerveiller depuis lundi soir, même s’il a dû oublier ses rêves de grasse matinée : il fallait bien garder un œil sur le petit pendant que j’étais au boulot !

— Il a été sage ? m’interroge June.

— Ash ? Oh, oui, presque autant qu’Azur !

— Non, mais oh ! s’indigne mon petit ami qui passait justement près de nous.

Il tient deux verres à la main et va rejoindre ma sœur, Juliet, avec qui il discute depuis un moment.

— Il s’est très bien habitué à nous, reprends-je. Aucune bêtise à déclarer pour l’instant, mais je ne sais pas si ce sera la même chose quand il restera seul.

— Je suis sûre qu’Ash peut très bien se débrouiller, intervient Ellen.

— Tu devrais déjà commencer à l’habituer, me conseille June. Attends, qu’est-ce que tu as dit ? demande-t-elle à son amie.

— Je parlais pas… débuté-je.

L’éclat de rire d’Ellen me coupe la parole.

— Je blaguais ! s’écrie-t-elle ensuite. Je sais que je suis souvent à l’ouest, mais quand même !

On rigole de soulagement, avec June, puis je laisse les filles pour aller jeter un coup d’œil dans la cuisine. Faute de temps, je n’ai pas mis les petits plats dans les grands, ce soir. On a opté pour un apéro dînatoire, mais c’est quand même moi le maître de maison alors je dois m’assurer que mes invités ont tout ce qu’il faut.

Ryan me tape sur l’épaule quand je contourne le petit groupe qu’il forme avec Cooper, Dixie et Owen, le petit ami de cette dernière.

— Ça va, mon poooote ? dit-il en trinquant avec moi.

— En pleine forme ! Et toi ?

Il ne m’écoute pas, trop occupé qu’il est à vider son verre. Il est 21 h 30 – à ce rythme-là, il ne restera pas une seule bouteille pleine à minuit !

Une fois dans la cuisine, je mets à cuire d’autres petits fours et je contemple le bordel ambiant de mon appartement. On a poussé les meubles pour installer deux grandes tables au milieu du salon, l’alcool et la bouffe y sont posés et chacun se sert comme il veut. Dans un coin, le sapin de Noël frémit de toute cette agitation : entre mes amis et la musique, on dirait que le niveau sonore a pris une dimension physique et qu’il cherche par tous les moyens à s’étendre davantage. Autrement dit, on commence à se sentir un peu tassés !

Les guirlandes lumineuses accrochées partout dans la pièce renforcent cet effet, il n’y a pas de lumière directe, on se croirait en discothèque. Mais je suis tellement, tellement content d’avoir tout le monde ici que j’en oublie l’étroitesse des lieux – et les heures de ménage qui suivront pour ramener mon appartement à son état originel.

— Nouvelle tournée ! s’exclame Cooper. Hé, Dom, reviens ici !

Je lui obéis en souriant, et me retrouve en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire avec un shot de tequila à la main. On trinque une fois de plus et on avale aussitôt ; je sens la brûlure de l’alcool dans ma gorge et la sensation euphorisante qui s’ensuit… Ce n’est pas vraiment bon, la tequila, mais les effets se manifestent très vite ! Et quand j’y pense, je ne me souviens pas en avoir acheté, c’est sûrement Cooper ou Ryan qui l’ont ramenée.

— Dis donc, me lance ce dernier, ça fait longtemps que tu n’es pas venu me voir jouer !

— Ouais, désolé Ryan… J’ai eu beaucoup de boulot et plein de choses à faire. Tu me pardonnes ?

— Que si tu m’accompagnes ! répond-il en désignant la bouteille de tequila.

Bon sang, je suis foutu ! Aucun moyen que je finisse cette soirée autrement que bourré… Mais puisqu’il y a 99 % de probabilité que ce soit le cas pour tout le monde, autant ne pas faire les choses à moitié ! Le 1 % qui reste, c’est Charly : j’ai promis à maman que je ne la ferais pas boire, mais je ne peux pas non plus la surveiller à chaque seconde ! Pour l’instant, elle est trop occupée avec Azur, inutile de s’en faire.

Un troisième verre de tequila plus tard, Ryan me serre dans ses bras puis s’agrippe à mon cou pour me dire à l’oreille :

— Oups, je crois que j’ai rendu ton homme jaloux !

Je lève les yeux pour regarder Ash, lequel m’observe depuis le canapé où il est assis avec Juliet… le canapé où on a fait l’amour avant que tout le monde n’arrive.

On n’avait pas vraiment le temps, je rentrais tout juste du boulot et on aurait dû commencer à préparer la soirée, mais Ash m’attendait dans son slim noir et sa chemise blanche, et il était tellement craquant que je n’ai pas pu résister. J’ai toujours dit qu’il était ma priorité. D’accord, il y avait des choses autrement plus urgentes à faire à ce moment-là, mais… il y a des priorités plus prioritaires que d’autres, on va dire !

— Mmhhh, mais non, dis-je à Ryan sans trop me préoccuper de ce qu’il raconte.

Je suis comme suspendu au regard que m’adresse Ash, de loin, qui accentue les sensations grisantes dues à l’alcool. Un regain de désir traverse mon corps tandis que je songe aux trois jours qui viennent de s’écouler…

On a passé pas mal de temps à s’occuper d’Azur, acheter tout ce dont il a besoin et s’assurer qu’il s’adapte bien à son nouvel univers. Mais on a aussi savouré nos retrouvailles comme il se devait, avec beaucoup de bisous, de sexe et de câlins. Et hier soir, on a regardé des Disney en buvant du chocolat chaud ; c’était juste doux et tendre, avec le chiot roulé en boule à nos pieds… Je voudrais que ma vie ne soit faite que de ces moments, parce qu’ils me rappellent à quel point c’est génial d’aimer et d’être aimé.

— Je reviens, marmonné-je à l’adresse de Ryan.

Je n’attends pas sa réponse et traverse le salon pour retrouver Ash. Il incline la tête vers moi, mais je ne lui laisse pas le temps de parler, je l’embrasse comme si ma vie en dépendait… et comme si nos huit invités n’étaient pas du tout en train d’admirer le spectacle.

Leur réaction est immédiate. Au milieu des sifflements et des divers « hou houuuu », j’entends distinctement les voix de Juliet, Cooper et Ryan :

— Ça va, Dom, je vais pas te le piquer !

— Ils sont vraiment écœurants d’être aussi amoureux !

— Tu devrais faire gaffe, ils sont en train de vous voler la vedette… À ce rythme-là, ils seront mariés avant toi et June !

Ash se met à rire dans le baiser et je le relâche histoire de le laisser respirer. Il semble un peu étonné, mais je déclare seulement :

— Hum… c’est tout. Vous pouvez reprendre votre conversation !

— Complètement toqué, commente Juliet.

Je l’ignore royalement et, puisque mes amis sont toujours en train de se foutre de moi, je me rabats sur la seule personne qui n’a pas du tout suivi l’affaire… À savoir, mon autre sœur Charly, qui n’a pas bougé d’un pouce depuis la dernière fois que je l’ai vue.

Tandis que les discussions reprennent, je la rejoins et m’accroupis près d’elle et Azur en lui disant :

— Il ne va pas partir, tu sais ?

— Mais il est trop mignon ! Je veux le même !

— C’est pas possible, rigolé-je. Et ne nous le pique pas, sinon Ash sera vraiment pas content !

Elle rougit comme si je venais de deviner l’exacte teneur de ses pensées.

— Allez, va manger un truc, insisté-je. Il y a plein de choses que tu aimes !

— Je pourrai le garder parfois ? Quand tu travailleras et qu’Ash ne sera pas là ? questionne-t-elle sans tenir compte de ma remarque précédente.

— Ça me paraît être une bonne idée ! intervient Ash à ce moment-là.

Ma sœur détache enfin son regard du chiot pour le poser sur mon petit ami, l’air ravie.

— C’est vrai ? Tu veux bien ? s’exclame-t-elle d’une voix stridente.

Il hoche la tête en nous souriant. Après tout, c’est vrai que c’est une bonne idée, et ça arrange tout le monde.

— GÉNIIIIIAAAAAAL ! Hé, Juliet, t’as entendu çaaaaaa ?

Celle-ci nous rejoint en se bouchant les oreilles à cause du cri de Charly.

— Oh, bon sang, Ash… tu nous facilites pas les choses, soupiré-je.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Parce que tu es déjà son héros, expliqué-je en tapotant affectueusement l’épaule de ma petite sœur.

— Si en plus elle peut garder ton chien, elle va plus nous lâcher, renchérit Juliet. Ash par-ci, Ash par-là… comme si ça suffisait pas avec Dom !

— HÉÉÉÉÉ ! crié-je en même temps que Charly.

Même si moi, j’assume, contrairement à elle qui rougit de plus belle.

— Tu devrais aller manger un truc, Charly, lui dis-je pour la tirer de ce mauvais pas.

— Ouais, ouais, j’ai un peu faim maintenant !

Elle se relève et s’éloigne sans demander son reste, sans même oser regarder Ash. Je ne comprends pas ce qui l’intimide à ce point, mais bon… on va mettre ça sur le compte de l’adolescence !

— Tu sais que maman s’y est mise aussi ? lance alors Juliet.

— À quoi ?

— À être une groupie. Elle a pris ton album dans la voiture et elle l’écoute en boucle. Impossible de passer autre chose !

— Non… sérieux ?

Ash se cache le visage dans les mains, mais je les écarte en lui disant :

— Désolé, bébé, on est une vraie famille de fous !

— Parle pour toi ! rétorque Juliet. J’ai encore toute ma tête et j’arrive à tenir des discussions constructives avec Ash, moi !

Elle nous plante là, nous adressant en prime son plus beau regard hautain.

— Et tu dis que je suis prétentieux ? Non, mais franchement, je suis le roi de l’humilité à côté d’elle !

— JE T’ENTENDS, DOM !

Ash éclate de rire et se penche pour caresser Azur, avant de me dire :

— J’ai besoin d’un verre… Vous allez me rendre alcoolique, entre tout !

— Viens, on va s’occuper de ça !

Après un détour près de la table pour reprendre à boire et grignoter un bout, on retrouve Cooper et June en grande conversation avec Dixie et Ellen à propos de leur mariage, pendant que les deux autres mecs parlent foot.

— Tu es allée voir des robes ?

— Non, pas encore. Sûrement en janvier… Oh, Ash, on voulait te demander…

Mon petit ami se penche vers June, qui paraît maintenant tout embarrassée.

— Est-ce que tu accepterais de chanter pour notre mariage ?

— Il peut pas refuser, chuchote Cooper à mon oreille. Sinon elle est capable d’aller chercher les One Direction, tu sais comment elle est… Elle arriverait à les convaincre !

Je manque de m’étouffer avec la gorgée de bière que je venais d’avaler, comme si je ne savais pas que rire et boire sont deux choses qu’il ne faut absolument pas faire en même temps. Cooper est obligé de me taper dans le dos et je n’entends pas la réponse d’Ash, mais le « ouf » de mon meilleur ami et l’air réjoui de sa fiancée suffisent à me renseigner.

— T’es vraiment con ! glissé-je à Cooper.

— Mais quoi ?! Tu voudrais qu’ils chantent pour ton mariage, toi ?

— Je crois qu’ils sont un peu trop connus pour faire ce genre de choses, tu sais ?

— Oh, tout arrive en ce bas monde, répond sombrement Cooper.

À ce moment-là, le regard soupçonneux que June pose sur nous interrompt notre petite conversation.

— On peut savoir de quoi vous parlez, tous les deux ?

— Rien du tout, ma puce ! s’empresse de répondre Cooper.

Et je m’étrangle une fois de plus avec ma bière, ça m’apprendra !

— Vous pouvez compter sur moi, assure Ash avec un grand sourire.

— Hé, vous me le volerez pas toute la soirée, quand même ?!

— T’auras pas le temps de t’ennuyer, de toute façon. Je te rappelle que tu es mon témoin ! intervient Cooper une nouvelle fois.

— Ouais, et alors ? T’auras besoin de moi pour tenir ta robe, peut-être ?

Tout le monde – sauf lui – explose de rire à l’idée de le voir en robe, et chacun y va de son petit commentaire sur la robe en question.

— Une loooongue traîne !

— Et beaucoup de dentelle…

— … avec plein de petits diamants !

Le mot résonne dans ma tête, me rappelant soudain une idée que j’ai eue pour les bijoux de June. Je m’empresse de la lui révéler pendant que les autres se calment petit à petit.

— J’ai pensé à une parure… Le collier et les boucles d’oreille assorties, évidemment. Quelque chose de très fin, comme si on ne voyait que les pierres… Une rivière de diamants ! Je ne sais pas si tu as déjà une idée de ce que tu voudrais – ça m’aiderait, pour la forme –, mais ce genre de parure s’accorderait très bien avec ta bague de fiançailles. Et puis, quand ça brille, ça va forcément bien !

— Tu sais me parler, Dom, approuve June.

— Et il te parle de quoi ? s’enquiert son fiancé.

J’enroule mon bras autour des épaules d’Ash pendant que June lui explique :

— D’une parure que je pourrais porter. Une rivière de diamants, ça paraît joli, non ?

— Rivière de diamants ? June, je t’aime, mais ce serait bien de commencer notre mariage sans être endettés pour cent cinquante ans !

Comme tout le monde se remet à rire, Dixie intervient :

— Ce ne sont pas forcément de vrais diamants, si ? Je veux dire, avec des strass…

— Chut, la coupe Ash. Tu blasphèmes, là !

Cette fois, je suis le seul à me marrer, tandis qu’il semble plutôt fier de lui.

— Merci pour ton soutien, chéri, dis-je en piquant un baiser sur sa joue.

— Et voilà, ils recommencent ! Écœurants ! râle Cooper en nous adressant un large sourire qui dément ses paroles.

Pour éviter la pluie de serviettes en papier roulées en boule qu’ils se mettent à nous envoyer, je traîne Ash à l’écart de nos amis.

— J’adore t’entendre parler de bijoux, tu sais ? me confie-t-il alors. Je sais pas, ça a quelque chose de sexy.

— Non, je rends ça sexy, rectifié-je.

— Ben voyons… Pas trop la grosse tête, Céleste ?!

Mes sœurs qui s’apprêtaient à nous rejoindre nous observent avec un air d’affliction totale. Mais elles ne parviendront pas à me convaincre, pas plus que les autres : je sais qu’ils sont tous ravis pour Ash et moi. Et puisque c’est de saison, ça me donne envie de fêter ça.

— ALLEEEZ ! TOURNÉE GÉNÉRALEEEE ! m’écrié-je à tue-tête.

Des cris et des exclamations joyeuses me répondent, s’ajoutant au vacarme ambiant. Je crois qu’on peut d’ores et déjà dire que c’est une fête réussie !

Je lève les yeux de la longue table sur laquelle j’essayais de rétablir un semblant d’ordre et cherche Ash parmi mes amis. Il est presque minuit, tout le monde est étalé dans le salon, au premier sens du terme : on a trop mangé et trop bu, ça devient donc difficile de tenir convenablement debout. Mes sœurs et June sont sur le canapé, Ellen et Dixie sur des chaises juste en face, et les trois mecs par terre. Encore conscients, je tiens à le préciser. Seul Ash manque à l’appel, et au bout de cinq minutes, je me décide à le chercher.

Je le retrouve dans ma chambre, assis sur le lit avec un verre dans les mains et l’air pensif.

— Hey, soufflé-je en m’installant près de lui.

— Hey…

— Ça va ?

Il hoche lentement la tête. La chambre est calme comparée au reste de l’appartement, ça ne m’étonne donc pas d’y découvrir Azur profondément endormi sous le bureau.

— Il était épuisé, je crois, déclare Ash en le désignant.

— Tu as bien fait de l’emmener ici. Même si je suis certain que Charly ne l’aurait pas empêché de dormir dans ses bras !

Il approuve silencieusement. Je repousse du bout des doigts les mèches blondes qui retombent sur son front et je lui demande :

— Tu es sûr que ça va ?

— Ouais… J’avais juste besoin d’un peu de calme, moi aussi.

— Ils sont bruyants, hein ?!

— Ils sont bruyants et géniaux, corrige Ash avec un sourire.

— C’est vrai…

On ne dit rien pendant un long moment, si bien que je finis par poser le verre d’Ash sur le bureau pour m’allonger en entraînant mon petit ami avec moi.

— Ouch, je sais pas si c’est une très bonne idée ! fait-il remarquer avec une petite grimace.

— Ça tourne ?

— Ouais. Mais impossible de savoir si c’est le lit, le reste de la pièce, ou juste ma tête !

Je rigole tout bas, connaissant parfaitement cette sensation pour l’avoir souvent expérimentée.

— Ferme les yeux…

— Euh ! Ça va être pire !

— Shhh…

Il obtempère et durant quelques secondes, je me contente d’observer son visage dans la lueur dansante de ma guirlande : son teint pâle parsemé de quelques taches de rousseur, la courbe délicate de ses lèvres et celle, plus franche, de sa mâchoire, ses cils clairs qui tremblotent sur ses joues parce qu’il a du mal à garder les yeux fermés… Il me paraît encore tellement jeune, il ne semble pas avoir vieilli depuis notre toute première rencontre.

Tandis que les souvenirs de ce jour-là dansent dans ma mémoire, je me penche pour effleurer son visage de mes lèvres. Un baiser sur chacune de ses paupières, au bout de son nez… Mon souffle qui chatouille sa peau, puis nos bouches qui se rencontrent avec douceur, presque incertitude…

C’est tellement bon que je sens des papillons s’envoler partout dans mon corps, et ça n’a rien à voir avec l’alcool. L’atmosphère est si paisible dans ma chambre… même si on entend toujours la musique et la rumeur des conversations provenant du salon, on se croirait dans un autre monde.

Quand je m’arrête, Ash rouvre les yeux et chuchote :

— C’est la première fois, tu sais ?

— Quoi ?

— Que je fête le 31 décembre depuis la mort de mon père…

Je pose doucement une main sur sa joue, attendant qu’il m’en dise davantage :

— On est arrivés au Canada en juillet, donc on connaissait pas encore beaucoup de monde à la période des fêtes, mais un collègue de papa nous a invités. C’était sympa de sa part. J’avais pas envie d’y aller, j’étais encore en colère contre mes parents et l’entente n’était pas au beau fixe, mais encore une fois, j’ai pas eu le choix… et finalement, la fête était cool. Un de ses fils a le même âge que moi et tous ses potes étaient là, ils m’ont pris dans leur bande, j’ai vraiment passé une bonne soirée. Je m’y attendais pas, j’avais juste l’impression que le monde entier était contre moi et tu… tu me manquais tellement…

Sur ces mots, Ash enfouit son visage dans mon cou comme s’il voulait chasser ce souvenir de sa mémoire. Je caresse lentement son dos et le laisse poursuivre quelques instants plus tard :

— Bref, c’était la première fois que je passais un moment réellement sympa malgré la situation, et papa était super content en rentrant. Il prévoyait de faire une fête de ce genre l’année d’après, histoire de leur rendre la pareille… Mais l’année suivante, en novembre, il a eu cet accident… Après ça, on n’avait aucune envie de célébrer quoi que ce soit. Ça nous a pris du temps pour parvenir à fêter Noël à nouveau, avec maman. On n’avait pas de raison de fêter la nouvelle année alors on a juste laissé tomber l’idée.

— Je comprends, dis-je en gardant Ash serré contre moi.

Ça me rend triste quand il commence à me raconter ce genre de choses, mais j’apprécie qu’il le fasse. Je veux tout savoir de ce qu’il a vécu sans moi, pour combler le vide des années pendant lesquelles on a été séparé… pour être sûr de ne pas me tromper et de ne rien gâcher à l’avenir.

— Je suis désolé d’avoir organisé une soirée comme ça, murmuré-je. Si j’avais su, on serait resté juste tous les deux…

— Non, non, tu rigoles ou quoi ?

Ash relève la tête et se redresse sur un coude pour protester :

— Ta fête est super, Dominic, y a rien à changer ! C’est bien de retrouver tout le monde, et ça m’avait manqué, en fait. Jusqu’à cette année, j’avais pas vraiment de choses à célébrer… mais c’est différent maintenant !

— Ah oui ? Raconte un peu !

— Ben, tu sais… J’ai sorti un premier album qui s’est très bien vendu… J’ai terminé une tournée au Canada et une autre en Europe… J’en fais une aux États-Unis l’année prochaine…

— Mmhhh… c’est tout ?

— Ah, et j’ai retrouvé mon premier amour, aussi…

Je suis presque sûr d’avoir senti mon cœur faire une sorte de looping en entendant ça.

— Premier amour, et le seul, en fait, enchaîne Ash.

Deuxième looping. Qui a transformé l’amour en une sorte de manège à sensations, hein ?

— Pareil pour moi, chuchoté-je.

Il sourit et approche ses lèvres pour m’embrasser plusieurs fois.

— Tu es sûr, hein ? Pour la fête, insisté-je.

— Oui. C’est parfait, vraiment.

— OK. On devrait peut-être rejoindre les autres, alors. Avant qu’ils pensent qu’on fait certaines choses ici… C’est bientôt minuit, en plus !

— Des choses ? Quel genre de choses, exactement ?!

Il me fait rouler sur le dos et s’installe sur moi ; maintenant j’ai aussi la tête qui tourne, mais c’est étrangement agréable. Je pose mes mains sur ses fesses pendant qu’Ash m’embrasse et il se met à gémir contre mes lèvres.

— Quoi, t’en as pas eu assez sur le canapé ?

— J’en aurai jamais assez de toi, susurre-t-il en m’embrassant dans le cou.

Et hop, troisième looping ! Je suis censé garder mon sang-froid dans ces circonstances, en entendant ça ? Impossible. La vie serait trop triste.

On entend alors un brouhaha quelque part vers le salon et les voix de nos amis réunies se mettent à faire le décompte des secondes jusqu’à minuit.

10… 9… 8…

— On les rejoint ? demandé-je sans pouvoir lâcher Ash.

7… 6… 5…

— Nan. T’es à moi. Ce sera notre petit moment.

4… 3… 2…

— OK, dis-je avant de l’embrasser.

1… MINUIT !

Ils se mettent tous à crier là-bas, et également dehors dans la rue, mais je ne bouge pas d’un pouce parce que je suis parfaitement à ma place.

— Bonne année, Dominic, murmure Ash.

— Bonne année, Ash.

On se sourit ; je vois ses yeux briller dans la douce pénombre et j’imagine que je dois avoir l’air tout aussi heureux. Comment pourrait-il en être autrement ? On s’est retrouvés, lui et moi… rien que pour ça, l’année qui commence et toutes les suivantes ne pourront être que bonnes !

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Une pensée sur“ GOLDEN DAYS DE OPHÉLIE PEMMARTY

  • Lucie
    Lucie
    22 December 2016 0 h 11 min

    Merci mxm bookmark et Ophélie Pemmarty pour ce beau cadeau..

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