NOX ÆTERNA – CHAPITRE 5
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NOX ÆTERNA – CHAPITRE 5

Chaque mois, et jusqu’à la sortie du livre, découvrez un nouveau chapitre de Nox Æterna (Nox Arcana #2) de Victoriane Vadi ! Retrouvez Valenn où vous l’aviez laissé après la fin de Nox Atra et n’hésitez pas à laisser à l’auteur vos impressions sur ces nouveaux chapitres.


Chapitre 5 ~ Stat rosa nomine

† . † . †

« Sous le nom de la rose, persiste son essence. »

Umberto Eco, Le nom de la Rose

† . † . †

Lech s’immobilisa et tira son épée dans un geste fluide et silencieux. Kheirôn resta sur ses gardes mais ne fit pas mine de dégainer.

— Qui est là ? demanda à nouveau la voix avec anxiété. N’espérez pas vous cacher, nous vous avons entendus ! Nous sommes vingt et nous sommes armés jusqu’aux dents !

Elle avait gonflé sa voix pour prendre un ton plus menaçant et plus sûr d’elle. Mais manifestement, elle avait peur. Je posai la main sur l’avant-bras de Lech pour lui signifier de baisser son arme.

— Bonsoir, dis-je aux ténèbres.

L’écho fit voyager ma voix entre les parois de pierre. Elle me revint déformée, presque fantomatique.

— Nous ne sommes que trois, et nous ne voulons pas nous battre. Nous cherchons un abri pour échapper à la tempête. Pouvons-nous entrer ?

Je n’apercevais toujours pas l’intérieur de la caverne. Mais je voyais bien qu’un feu y brûlait : les lumières et les ombres dansaient sur les murs et prolongeaient les stalactites à la manière des crocs aigus d’une mâchoire sur le point de se refermer.

En réponse, seuls des chuchotements nous parvinrent. Deux personnes parlaient à voix basse, et elles ne semblaient pas d’accord.

— Assez, dit Lech, agacé.

Et il résolut le dilemme qui tiraillait nos hôtes en s’invitant sans manières. Je le suivis par crainte de ce qu’il pouvait faire s’il perdait patience et découvris une petite caverne basse, étroite, et irrégulière, mais au centre de laquelle brûlait un vrai feu. Un garçon et une jeune femme se trouvaient dans le fond, derrière ce qui ressemblait à un petit lit de fortune. La fille devait avoir mon âge, et ses cheveux rose flamboyant indiquaient qu’elle était certainement une humaine, née à mon époque. Le garçon, plus jeune, à peine un adolescent, semblait faible, et amaigri. Mais son regard semblait plus âgé que son corps. Leurs vêtements étaient si sales et si abîmés qu’il était difficile d’identifier leur culture en les regardant.

— C’est occupé, ici, dit froidement la jeune femme, en plissant les yeux.

Elle s’était instinctivement placée devant le garçon avec l’air farouche d’un fauve qui défend son territoire. Mais elle n’avait rien d’autre, aucune arme, et aucune entité supérieure ne semblait se trouver dans le coin pour les protéger.

— J’imagine que les dix-huit autres sont justement partis pour nous faire de la place, ironisa Lech en rengainant son arme.

La jeune femme ne se laissa pas démonter, et ne sembla pas non plus embarrassée d’avoir menti.

— Comment est-ce que vous vous êtes retrouvés là ? demandai-je en les regardant tous les deux.

Ils avaient l’air fragiles et perdus, seuls dans ce monde sombre et froid. Je les imaginais sans mal, blottis l’un contre l’autre, les mains tendues vers les flammes, parlant à voix basse en essayant de se réconforter. La mort, ici, ne semblait revêtir qu’une seule constante : la solitude. Je repensai à ce que j’avais éprouvé quand je m’étais retrouvé seul devant le temple de Thot, à la Nouvelle Khemenou, je revis Kheirôn, errant sans nom et sans visage, même Lech, qui avait obéi aveuglément aux ordres de l’usurpateur, était seul.

J’avais toujours vu la mort du point de vue des vivants, un peu comme un voile d’ombre et d’inconnu qui se serait posé sur le visage d’une personne chère. C’était un déchirement, la frustration intolérable de pouvoir se tenir aux côtés d’une personne, de caresser son visage endormi ou sa main froide, ou la pierre de sa tombe, de lui parler et de n’avoir jamais aucune réponse.

Mais je n’avais jamais pensé aux morts. Des histoires racontaient qu’on retrouvait toute sa famille dans une joyeuse fête émouvante. Apparemment, ce n’était pas vrai pour tout le monde. La mort était injuste. Quand les vivants perdaient une âme, ils n’avaient qu’une âme à pleurer et pouvaient la pleurer ensemble. Mais quand une âme rejoignait le pays des morts, elle pleurait seule, et elle pleurait tous les vivants.

C’était ce fardeau que chacun de nous portait, même après des siècles semblait-il. Les morts étaient d’éternels endeuillés.

— Nous avons beaucoup marché, répondit simplement l’enfant.

— Et vous allez encore marcher, dit Lech froidement. Allez, dehors !

À l’instant où il leur ordonnait de quitter leur refuge, un nouveau coup de tonnerre retentit, se répercutant autour de nous malgré l’épaisseur de la pierre, comme si même la roche frissonnait. La jeune femme serra sa main contre sa poitrine et ferma les yeux brièvement, mais fort, fort, comme pour ne plus jamais les ouvrir.

Elle me rappela Selenn, soudain. Ma sœur aussi avait peur de l’orage.

— Arrête, Lech, dis-je agacé. Ils ne vont nulle part, c’est nous qui sommes les intrus. Et cette caverne accueillera bien cinq personnes.

Le bourreau me regarda comme s’il allait me frapper. La jeune femme et l’enfant se tendirent. Kheirôn bougea imperceptiblement dans mon dos. Après un silence, Lech abdiqua. Dans un soupir exaspéré, il lâcha un sec « Fais comme tu veux ! » et se laissa tomber contre une pierre, non loin des flammes.

— Nous ne vous ferons aucun mal, dis-je à nos hôtes qui ne semblaient pas moins effrayés depuis que Lech s’était assis.

— Bien sûr, répondit la fille sur la défensive, c’est exactement ce que je me suis dit quand je vous ai vus : il n’y a rien à craindre, c’est seulement un genre de sorcier flippant et ses deux copains méchamment baraqués, ils doivent être sympas !

Elle voulait être acide mais sa voix tremblait et elle jetait de fréquents regards au plafond comme si elle suppliait l’orage de cesser.

— Je m’appelle Val, me présentai-je en prenant soin de ne pas donner mon nom entier.

Cette maigre précaution ne suffit visiblement pas à Lech.

— C’est ça, dis ton nom, grogna-t-il. Tu peux même le graver un peu partout en dessinant des flèches. Il serait dommage qu’on n’arrive pas à te retrouver.

Je l’ignorai. Mon regard passa sur le visage de la jeune femme et celui du garçon. Je n’avais plus aucune énergie, plus aucune défense, et mon pouvoir agissait comme un œil grand ouvert, qui voyait tout mais n’avait plus de paupière pour se refermer.

— Tu t’appelles Marie, c’est ça ? Et toi c’est Max ?

Ils se regardèrent, une expression de surprise peinte sur le visage.

— Nous ne vous ferons aucun mal, insistai-je. Et nous ne resterons que pour une nuit.

— Une nuit ? répéta Marie comme si j’avais dit une chose un peu stupide mais qu’elle ne voulait pas m’offenser. Alors vous allez rester pour toujours. Il n’y a que la nuit ici.

— Comment ça ? demanda Kheirôn en s’installant lui aussi près du feu.

— On marche depuis des jours, dit Max. Le soleil ne se lève pas.

Je jetai un regard à Lech qui fermait les yeux, la tête appuyée contre la roche.

— Les terres de cette Morana sont vraiment très accueillantes, j’ai hâte de la rencontrer, lançai-je.

Lech ne réagit pas. Apparemment, il avait décidé de n’intervenir dans la conversation que s’il pouvait en profiter pour manifester son désaccord.

— Il n’y a pas de nourriture non plus, dit Marie. L’eau est à peine potable, et s’il y a des gens qui habitent ici, soit ils sont très peureux, soit ils sont invisibles.

Lech eut un ricanement.

— Les habitants d’Érèbe ne sont ni peureux ni invisibles, et vous avez eu une chance folle de ne pas les croiser. Ils vous auraient sans doute mis en pièces.

Charmant. À nouveau le nom d’Érèbe fit retentir un avertissement dans mon esprit, mais je ne me rappelais plus les choses que j’aurais dû savoir. La mort et la torture m’avaient, semblait-il, fait perdre une partie de mes souvenirs.

Épuisé, je m’assis à mon tour près du feu, juste à côté de Kheirôn. Marie dut juger que nous ne représentions pas un danger immédiat parce qu’après nous avoir encore observés un moment, elle sourit à Max pour lui signifier que tout allait bien, et ils reprirent place sur leur couverture de fortune.

— Ils ne peuvent pas rester ici, dis-je en regardant le bourreau.

Lech rouvrit les yeux et me jeta un regard irrité.

— C’est exactement ce que j’ai dit !

— Non, je veux dire qu’ils ne peuvent pas rester dans ce monde, c’est trop dangereux. Il doit bien exister un endroit, comme la Nouvelle Khemenou, où ils seront en sécurité.

— Deux âmes de gosses à la Nouvelle Khemenou ? Ils vont finir comme toi : ils nourriront le premier démon affamé qui passera. Mieux vaut les laisser ici.

— Il n’y a pas que trois mondes, Lech, tu es là depuis longtemps, et le Prince voyageait entre les mondes, il me l’a dit. Tu connais forcément un endroit moins dangereux qu’ici.

Lech regarda nos hôtes. La jeune femme avait l’air plus lasse qu’effrayée, sa chevelure à la couleur exubérante lui donnait un côté amusant et joyeux qui jurait avec la situation. Quant au garçon, il était presque chauve, très pâle, et son visage était osseux. Mais ses yeux reflétaient une détermination et une profondeur que je n’avais jamais vues chez quelqu’un d’aussi jeune.

— Où est-ce que vous aimeriez être tous les deux ? finit par demander Lech, presque à contrecœur.

Ils se tournèrent vers Lech et le regardèrent tous les deux comme s’il avait posé la question la plus idiote qui soit.

— Chez moi, avec l’homme que j’aime, répondit Marie.

— Avec mes parents, dit Max.

Lech grogna, mais son agacement semblait moins prononcé.

— Hé, je ne suis pas Dieu. Demandez-moi quelque chose de possible.

Cette fois ils comprirent la question et il leur fallut plus de temps pour répondre.

— J’aimerais être dans une forêt, ou près d’un lac, dit Max. Il y en avait beaucoup près de chez moi. Mon père m’a appris à me débrouiller dans la nature. Je m’en sortirais mieux qu’ici.

— Et toi ?

— Je reste avec lui, dit Marie en caressant les cheveux courts et fins de Max. Une forêt, ça me va.

Elle eut un sourire discret et doux. Avant de se retrouver ici, épuisée et terrifiée, elle devait être jolie.

— Et qui sait, dit-elle d’une voix presque inaudible, dans une forêt, peut-être qu’on trouvera une licorne.

Max lui rendit son sourire, ses yeux bleus brillèrent comme s’ils échangeaient une plaisanterie partagée, et lui aussi eut l’air plus jeune.

— Alors il y a peut-être un endroit, dit Lech. Il faut que votre ami au grand cœur vous donne les mots qui permettent de franchir l’arche, et que vous demandiez au portail de vous mener en Arcadie.

L’Arcadie. Ce nom évoqua en moi des souvenirs de littérature ancienne, des légendes de terres mystérieuses, le royaume des bergers, des dryades et des faunes. J’imaginais des bois et des champs verts, des fruits lourds de soleil, le son d’une flûte de Pan… Moi aussi j’aurais aimé marcher vers une dernière demeure, un lieu de paix et d’espoir. J’aurais aimé le retrouver dans un lieu comme l’Arcadie. Mais rejoindre un paradis n’avait pas de sens s’il n’était pas là.

Et quitte à être condamné, l’Érèbe était un lieu de pénitence comme un autre.

Max et Marie échangèrent un regard.

— Nous y serons en sécurité ?

— Plus qu’ici.

— Et pourrons-nous y retrouver nos proches ?

Lech haussa les épaules.

— Ils sont morts avant vous ?

— Non. Est-ce qu’ils pourront nous y rejoindre ?

— Ce sera à vous de les trouver.

Max chuchota quelque chose. La jeune femme acquiesça. Ils s’étaient mis d’accord.

— Merci, dit Marie. Nous acceptons votre aide.

Puis elle passa une main dans ses cheveux roses, ses gestes étaient un peu fébriles, comme si elle se sentait soulagée.

Max s’appuya contre elle et elle l’encercla d’un geste maternel en enroulant un bras autour de ses épaules frêles. Un nouveau coup de tonnerre rugit et secoua la roche. Marie rentra la tête dans les épaules, ferma les yeux et de sa main libre, se couvrit une oreille. Il fallait dire que cet orage était d’une violence spectaculaire.

Les voir blottis l’un contre l’autre me fit me sentir seul. Les fureurs de l’orage me rappelèrent la pluie, le soir de mon premier contrat avec mon démon, ma chute dans la boue, la voix de l’incube quand il m’avait rattrapé, et les yeux d’or du léopard quand j’avais dit son nom.

Si je pouvais m’en souvenir maintenant, je le répéterais comme une prière à chaque instant. J’irais le chercher au fond du néant, je forcerais le Seigneur de l’Ouest à me le rendre. Mais sans son nom, je ne pouvais rien faire. Et ma mémoire n’étreignait que le vide.

Involontairement, je cherchai le regard de Kheirôn. Il fallait reconnaître que sa présence me procurait un certain réconfort. Lorsque nos yeux s’accrochèrent, je le trouvai en train de me regarder. Il ne pouvait voir de moi que mes yeux, ma cape de nuit dissimulait tout le reste. Il ne semblait pourtant pas avoir besoin de connaître mon visage pour connaître mon âme. Kheirôn était plus mystérieux encore que je l’avais imaginé, mais sa loyauté, elle, était indubitable.

— Vous étiez humains avant ? demanda Marie, détournant mon attention du regard vert de Kheirôn.

— Oui, répondis-je.

Mais quelle importance ? J’avais l’impression que cela faisait des siècles. Je ne me souvenais déjà plus de l’effet que cela faisait d’être sur Terre, d’être vivant, la pesanteur spécifique de notre monde, la soif, la lumière du vrai soleil… C’était comme si j’avais rêvé tout cela, dans une autre vie.

— Je ne sais pas, répondit Kheirôn à son tour.

Marie et Max le fixèrent.

— Comment on peut ne pas savoir ? demanda Max.

— J’ai perdu la mémoire.

— Oh, fit Marie. C’est triste. Mais tu dois quand même savoir si tu es un humain ou… autre chose.

— À quoi est-ce qu’on reconnaît les humains ? demanda Kheirôn. Ce n’est qu’une histoire d’apparence ?

Marie le regarda un moment comme si elle allait répondre, puis elle baissa les yeux sur les flammes et poussa des braises avec un bâton en secouant la tête. Non, ce n’était pas qu’une histoire d’apparence. Un démon aurait pu prendre apparence humaine, surtout ici. Et peut-être qu’être humain n’avait plus vraiment de signification dans ce monde. Tout était déjà tellement différent du royaume des vivants…

— Comment est-ce que tu es mort ? me demanda-t-elle finalement en relevant les yeux dans ma direction.

Je haussai les épaules.

— Un démon m’a tué.

Ses yeux s’écarquillèrent.

— Bah mon vieux ! Un démon ? Tu en as rencontré un quand tu étais vivant ? À quoi il ressemblait ? Pourquoi est-ce qu’il t’a tué ?

J’ouvris la bouche sans savoir ce que j’allais dire, j’avais envie d’esquiver cette conversation, ne pas me replonger dans ma dernière nuit passée sur Terre. J’avais encore l’impression de sentir le carrelage froid de la chapelle sous ma main, alors que mes doigts cherchaient en vain à toucher les siens.

Ce souvenir était peut-être le pire, le pire que j’aurais jamais. J’oublierais les geôles de Sydonay. Mais mes derniers instants me hanteraient toujours.

Lech m’évita l’inconfort de devoir répondre. Sa voix glaciale claqua soudain, alors qu’il s’était fait si silencieux que je l’avais presque oublié.

— Si tu racontes quoi que ce soit, je te couds la bouche, me menaça-t-il, mortellement sérieux.

Je soupirai. Marie fit claquer sa langue contre son palais.

— Vous avez très mauvais caractère, dit-elle à Lech, comme s’il n’était pas la personne la plus effrayante qu’elle ait jamais vue.

À nouveau, il ne répondit pas.

— Et toi, comment est-ce que tu es morte ? demandai-je.

Je n’allais pas poser la question pour Max. À voir son air las et sa maigreur, c’était certainement une maladie qui l’avait emporté. Il était mort si jeune…

— Je ne sais pas, reconnut-elle, troublée. Je… ne me rappelle rien. Je crois que c’était un jour ordinaire. Je ne me souviens ni de ma mort, ni de ce que je faisais. Tout est flou.

— Ce n’est pas si mal, dit Max, au moins, tu ne te souviens pas d’avoir souffert, tu n’as pas vu pleurer tes parents.

Marie passa un bras autour du garçon et colla sa tête rose contre son crâne presque chauve.

— C’est vrai. Mais je n’ai pas pu dire au revoir à mon nhom nhom.

Elle avait parlé de son copain en faisant la moue, d’une manière qu’elle aurait sans doute voulue drôle, ou enfantine.

Le sanglot coincé dans sa voix rendit cela atroce.

Max se blottit un peu plus contre elle, pour la réconforter. Et j’essayai de ne pas penser que je n’avais pas dit au revoir non plus. Et contrairement à tout le reste de l’humanité, qui avait une chance de retrouver un jour ses proches, moi, j’avais perdu mon prince définitivement.

Et je ne lui avais pas dit au revoir.

Un doute horrible me broya le cœur. Est-ce que je lui avais dit que je l’aimais ? Pourquoi est-ce que je ne pouvais pas me souvenir de ça ? Il le savait, certainement. Mais est-ce que je le lui avais dit ?

— Tu le retrouveras, dit Lech. Quand il sera temps.

Il n’y avait pas de compassion dans sa voix. Mais je compris à cet instant qu’il y en avait un peu dans son âme. Il n’était pas du genre à s’épancher en émotions, mais il avait perdu la femme qu’il aimait, alors il devait savoir ce qu’éprouvait Marie. Et l’entendre affirmer cela avec autant de certitude dut faire du bien à la jeune femme.

— Et maintenant tout le monde se tait, conclut-il. Dormez ou ne dormez pas, mais jusqu’à la fin de cet orage, je ne veux plus rien entendre.

Marie lui jeta une œillade désabusée, mais elle ne protesta pas. Elle attira Max contre elle et ils s’emmitouflèrent dans leur lit de fortune, en silence. L’orage était plus lointain mais chaque coup de tonnerre ressemblait au bruit d’une falaise qui s’écroule et je craignais de découvrir après l’orage un paysage d’Apocalypse.

— Couche-toi, me chuchota Kheirôn. Tu dois être complètement épuisé.

— Je n’ai pas sommeil, répondis-je sur le même ton.

— Personne n’a jamais sommeil ici. Essaye de dormir quand même, sinon tu vas devenir fou.

Je hochai la tête, acceptant de me couler dans cette atmosphère à peu près rassurante. Je m’allongeai sur le côté à côté de Kheirôn, à même la pierre froide. C’était inconfortable et ma cape était si fine que je sentais chaque aspérité du sol. Mais je sentis que si je le voulais, je pouvais m’endormir, je pouvais oublier pour un court moment. Et maintenant que j’étais hors des prisons de Sydonay, j’avais envie de me laisser aller.

Kheirôn s’allongea lui aussi, face à moi, un coude replié sous sa tête. Son visage se rapprocha du mien, si proche que quand sa voix me parvint, j’étais certain d’être le seul à l’entendre.

— Je peux t’aider à t’enfuir. Nous pouvons partir ensemble. Maintenant, si tu veux.

Je le regardai dans les yeux. Il était sincère, et la flamme qui brûlait dans son regard disait qu’il avait un immense courage et une détermination infaillible. Je ne méritais pas une telle loyauté, nous étions presque des inconnus.

— Je n’en reviens pas que tu sois venu, dis-je simplement, aussi bas que lui.

Il se tut, réalisant peut-être que je n’avais pas l’intention de fuir.

— Je comprends ce que c’est qu’être seul, et savoir que personne ne va venir, murmura-t-il finalement.

Je l’avais su, moi aussi, songeai-je. Avant que mon prince me sauve, avant qu’il transforme les ténèbres en lumière, j’étais seul. Mes nuits étaient de longs cauchemars peuplés par les démons de Sydonay. Mais ce ne serait plus jamais ainsi. Ce qu’il m’avait offert restait inscrit en moi. Ce n’était pas sa protection, ou son énergie, ce n’était pas quelque chose de quantifiable. C’était son regard d’ambre pur, c’était le miel de sa voix, la certitude qu’il m’aimait, qu’il m’aimait à toute heure, où qu’il soit, à jamais.

Même maintenant, personne ne pouvait me prendre ça. Je ne reconnaîtrais jamais aucun autre maître.

Mais Kheirôn, lui, était vraiment seul. Et il avait tant de grandeur d’âme qu’il ne devait pas avoir mérité cette torture.

— Personne ne te force à suivre Lech, chuchota-t-il à nouveau. Morana te fera certainement du mal, ou peut-être qu’elle se contentera de te livrer à Sydonay.

C’était une éventualité, oui.

— Je passe mon temps à me mettre en danger. Que je prenne des risques ou que j’agisse avec la plus grande prudence, mes choix conduisent toujours à un désastre. Au moins cette fois, je le fais pour quelqu’un d’autre. Lech était un fidèle du prince de Bitru. Il aurait aimé que je lui vienne en aide.

— Il aurait sans doute moins apprécié que tu risques tout.

— Je sais, soupirai-je. Il s’est sacrifié pour moi. Mais je ne peux pas rembourser cette dette, et je ne sais pas ce que je suis censé faire maintenant. Je peux au moins accompagner Lech et essayer de faire son bonheur. J’espère vraiment qu’il va retrouver Rzepka, et si ce n’est pas le cas… on ne peut pas le laisser seul ici, et si Morana lui faisait du mal ? Mais toi, Kheirôn, tu devrais partir avec Marie et Max. Ils auront besoin de protection et je t’ai vu te battre, tu es incroyable. Tu es en danger ici, et je n’apporte que le malheur.

Kheirôn me détailla de son regard perçant, comme s’il pouvait voir chaque trait de mon visage, et même chaque courbe de mon cœur. Malgré les sortilèges de Thot, je me sentais nu quand il me fixait.

— Je ne quitterai pas ce monde sans toi, dit-il lentement. Je reste.

— J’ai du mal à comprendre ta loyauté. Je ne la mérite pas.

— Si on en a l’occasion, je t’expliquerai. Plus tard. Pour l’instant, dors.

J’emmenais Kheirôn dans un lieu dangereux où il risquait de mettre son âme à nouveau en danger. Et c’était terriblement égoïste. Mais j’étais à peu près certain que rien ne l’en dissuaderait, et je décidai de le laisser libre de ce choix, tout comme il me laissait libre des miens. Il ne tentait pas de me dissuader de me livrer à Morana, ni de me convaincre de fuir. Il acceptait simplement ma décision.

Il était en danger à mes côtés. Mais l’Érèbe était bien moins terrifiante en sa présence et j’étais au moins heureux d’avoir ce réconfort.

L’orage grondait toujours, le feu crépitait et pourtant je m’endormis pour la première fois depuis ma mort. Ce n’était pas la somnolence terrifiée des geôles de Sydonay. Je me sentis glisser dans un état d’abandon, une sorte de relâchement de l’âme. J’étais en sécurité pour la première fois. Personne n’allait me faire de mal dans l’immédiat, pas même Lech qui m’effrayait toujours après ce qu’il m’avait fait, et je pus baisser vraiment ma garde.

Dans l’ombre du sommeil où je m’enfonçai, j’eus l’impression d’entrer dans une autre réalité, un monde d’ombres mouvantes et de volutes de mirages. Et il était là, mon prince, mon léopard aux yeux d’or. Je ne pouvais pas le voir ni le toucher, il n’était fait que d’illusions intangibles et certainement du profond désir de le revoir. Mais il était là, je le sentais, je reconnaissais son essence familière comme s’il ne m’avait jamais quitté.

Dans mon rêve il me parlait à voix basse et les mots qu’il disait entraient dans mon esprit avant de s’évaporer, fugaces et insaisissables. Mais l’essentiel demeurait. Je sentais son amour, l’effet de sa présence, l’immense soulagement de le savoir là, le réconfort de l’entendre. Je lui parlais aussi, en silence sans bouger les lèvres. Je lui dis certainement que j’étais désolé, et que je l’aimais comme je ne savais pas qu’on pouvait aimer. Parler avec lui était comme respirer à nouveau après avoir eu les poumons pleins d’eau, c’était libérateur, euphorisant.

Je fus réveillé par la main de Lech sur mon épaule. Kheirôn ouvrit les yeux peu de temps après moi, certainement réveillé par nos mouvements. Son regard vert me trouva et je fus heureux de me réveiller à ses côtés, je n’aurais pas voulu étreindre le vide après un tel rêve. Ma déception était immense, mais j’étais étrangement calme et reposé. J’avais été avec lui, en imagination, mais j’avais été avec lui, et je sentais encore sa présence autour de moi, et même à l’intérieur comme les battements de mon propre cœur lorsque j’étais vivant. L’orage avait cessé, les flammes étaient éteintes, seules quelques braises rougeoyaient encore dans la nuit.

Je me redressai et aperçus nos hôtes qui dormaient toujours, enlacés près du feu. Les réveiller me fit mal au cœur. Peut-être leurs rêves étaient-ils aussi doux que les miens ? Peut-être étaient-ils en ce moment avec leurs familles, loin d’ici, apaisés. Les rappeler à ce monde de froid, de peur et de ténèbres épaisses était affreusement cruel. Mais il le fallait, justement parce qu’ils devaient quitter l’Érèbe.

Je me relevai de la pierre dure et fus surpris de découvrir que je n’avais ni crampe, ni courbature. Le corps que j’habitais en ce monde se révélait bien n’être qu’une illusion. Après tout, je ne ressentais ni la faim, ni la soif, la douleur n’était jamais que morale, et l’inconfort était imperceptible.

Après m’être éloigné à regret de la présence réconfortante de Kheirôn, je m’accroupis au-dessus de Max et Marie et posai la main sur l’épaule de cette dernière en murmurant son nom, imitant Lech quelques instants plus tôt.

— Il faut y aller, soufflai-je. L’orage a cessé.

Elle bougea la tête et me regarda.

— Je faisais un rêve… Je t’en veux tellement de m’avoir réveillée.

Je lui offris un sourire triste.

— Je comprends, mais il faut partir. Tu auras tout le temps de rêver quand tu ne seras plus ici.

Elle se chargea de réveiller Max et de l’emmener, serré contre elle, à notre suite hors de la caverne. Dehors le vent hurlait toujours et une lune énorme nous attendait dans le ciel. Elle devait être cinq fois plus grosse que la lune du ciel terrestre et pourtant elle était nettement moins lumineuse. Si elle reflétait la lumière d’un soleil, peut-être que celui-ci était si éloigné qu’il se confondait parmi les étoiles.

Ou peut-être que les lois de la physique n’avaient pas cours ici.

Je l’observai sans pouvoir m’empêcher de la craindre. Elle n’était qu’à moitié pleine mais sa taille était surnaturelle. Je m’attendais à chaque pas à ce qu’elle nous tombe dessus tant elle semblait proche.

Lech consentit à faire un détour pour reconduire Marie et Max jusqu’à l’arche.

— Merci de nous aider, me dit Marie tandis que nous marchions sur la rive, au milieu de la glace. Rien ne t’y obligeait, Val. Je ne sais pas trop où on va, mais si tu passes par chez nous…

Elle eut un petit rire.

— Arrête-toi à la maison, on t’offrira un verre.

Je ris aussi et la remerciai pour son invitation. Il nous manquait tous les codes de ce monde et parler comme les vivants était à la fois comique et bizarrement déplacé. J’ignorais également ce qu’étaient censées se dire deux âmes qui se séparaient mais je comprenais la gratitude et l’intention derrière ses mots. Et c’était suffisant.

Le ciel était clair à présent mais un vent glacial s’était levé et hurlait en passant près de nous, comme un ballet de spectres voltigeurs qui auraient poussé des cris d’effroi à notre approche.

L’arche apparut enfin et nous la rejoignîmes en silence, luttant péniblement contre le vent. Max posa la main sur la pierre, avec l’air plus sérieux que tous les enfants de son âge. Puis je donnai les mots à Marie. Elle formula tout haut le nom de la porte et la voix du portail lui répondit. Puis après avoir énoncé leur destination, elle se retourna vers nous et me prit dans ses bras.

— Faites bien attention. Il y a quelque chose ici… Quelque chose de glacial. Ce n’est pas seulement à cause de la nuit et du temps. Il y a une présence si froide, si triste…

Sa voix s’éteignit, elle ne trouvait pas ses mots et semblait craindre de parler.

— Faites bien attention, répéta-t-elle simplement en conclusion.

Je lui rendis son étreinte.

— Tout ira bien, assurai-je, tout en étant à peu près certain du contraire.

Nous nous séparâmes et Max prit sa main.

— Merci, dit-il sobrement. Et adieu.

Je hochai la tête et ils traversèrent le portail. Ce fut comme s’ils passaient derrière un mur invisible. Ils entrèrent sous l’arche et n’en ressortirent pas.

Lech se détourna et soupira.

— Bien. Il est temps d’avancer.

Sa mâchoire se crispa et je réalisai alors qu’il était peut-être nerveux, et que c’était certainement ce qui nous avait valu l’autorisation de venir en aide aux deux âmes perdues. Il avait retardé l’heure de se mettre en route autant qu’il le pouvait. Il fallait dire qu’il avait attendu de retrouver la femme qu’il aimait pendant des siècles. À présent qu’il était tout proche de la revoir, ce devait être à la fois une joie et un tourment.

Nous nous mîmes en marche en silence. C’était étrange, mais malgré l’inconnu, le danger, malgré la mise en garde de Marie, moi, je n’étais pas inquiet. Le rêve que j’avais fait avait eu un effet merveilleusement apaisant sur moi. Et les geôles de Sydonay avaient endurci mon cœur. Mes ennemis étaient dangereux. Et je n’avais pas la force de leur résister. Mais ils ne me prendraient jamais rien que je refusais de leur donner. C’était une leçon que j’avais apprise des mains de l’Intendant des Jeux. Je lui devais au moins ça. Il m’avait enseigné ce qui se trouvait après la peur, après la perte irrémédiable, après le désespoir. Un jour, je lui ferais endurer tout cela. Il avait profité de ma jeunesse et de mon inexpérience pour briser ma vie, mais je ne serais pas faible à jamais, j’en étais certain.

L’éternité était longue.

Kheirôn et moi suivîmes le bourreau à travers la nuit. Une glace épaisse craquait sous nos pieds, et la lune qui nous observait de son œil mi-clos semblait malveillante. Sa lumière terne était insuffisante à nous éclairer vraiment. Nous étions des ombres sur la glace brillante.

Empruntant un chemin naturel creusé par les vents, nous marchâmes laborieusement jusqu’à un haut plateau neigeux. Il me fallut longtemps pour comprendre ce qui se dressait devant nous, au loin.

Au pied de montagnes immenses, telles qu’il ne devait pas en exister sur Terre, se trouvait un petit joyau compliqué, fait de piques et de flèches, de reflets bleutés qui brillaient furtivement sous la lune. Après une marche interminable dans la nuit qui n’en finissait pas de s’épaissir – car le croissant de lune disparaissait progressivement derrière les montagnes – je finis par comprendre que l’espèce de flocon de givre était en fait une construction.

— Qu’est-ce qu’on aperçoit là-bas ? demandai-je en criant presque pour couvrir les hurlements du vent.

— Le palais de Morana, répondit Lech. J’en ai vu des peintures autrefois. C’est une forteresse de glace taillée par les tempêtes et par la volonté de Morana elle-même. C’est un lieu hostile et sombre.

Il y avait donc des gens qui avaient prié toute leur vie, pour terminer ici…

Une peur sourde enfla en moi alors que le palais qui se rapprochait s’élevait haut comme une montagne. Je n’avais jamais rien vu d’aussi impressionnant, aucune construction humaine n’était semblable à cela.

Des lueurs pâles et bleutées, si faibles que nous ne les avions pas vues jusqu’alors, nous apparurent, formant une allée vers l’entrée de la forteresse. Dans l’étendue stérile qui entourait l’édifice, je distinguai des formes blanches, comme des fantômes immobiles. Et puis nous fûmes devant l’allée de piliers de glace, les lueurs provenaient de petites lampes de métal complexes au cœur desquelles brûlaient des flammes bleues aussi froides que la mort. Et tout autour de nous, les silhouettes étaient ce qu’elles semblaient être : des fantômes.

Les lampes éclairaient faiblement les statues de glace blanche, si réalistes dans leurs poses d’effroi qu’on comprenait qu’elles avaient été pétrifiées. Leurs têtes partiellement recouvertes de neige tournaient vers nous leurs visages déformés par la terreur. Un froid lourd s’insinua en moi, et il n’avait rien à voir avec la température.

J’avais eu tort. Je ne pourrais jamais retrouver mon prince ni me venger de Sydonay si je devenais une statue torturée, un sinistre trophée du palais de Morana.

— Lech, suppliai-je.

Il tourna vers moi son regard dur et triste.

— Elle ne te transformera pas en glace. Tu as bien trop de valeur.

J’avais de la valeur en raison de mon don. Mais j’étais aussi craint pour la prophétie de la créature endormie. Sydonay m’avait traqué partout pour cela. Les chasseurs avaient été prêts à se lancer dans une chasse sauvage.

Mon cœur acheva de se geler.

Les chasseurs… Les chasseurs venaient de l’Érèbe.

Je m’immobilisai soudain, alors que la mémoire me revenait et que je réalisais où j’étais. Il me sembla que des milliers de couteaux de glace s’enfonçaient dans ma gorge. Il fallait repartir au portail, et quitter cet endroit. Tout de suite.

Mais j’avais réagi trop tard. Une ombre encapuchonnée s’avançait vers nous entre les piliers de glace.

— La Dame vous attend, dit une douce voix de femme. Je vous prie de me suivre.

Et je n’eus plus d’autre choix.

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